Dimanche 21 octobre 2018

Bella machina

Pourquoi les prix des bolides de collection bondissent

Par Éléonore Thery · Le Journal des Arts

Le 31 janvier 2017 - 985 mots

Malgré des critères spécifiques, le marché des automobiles de collection est devenu aussi animé que celui des objets d’art. En voici les raisons.

Une conception exceptionnelle, une ligne au dessin parfait, des proportions dignes du nombre d’or… En 2016, le lot ayant réalisé le plus haut prix aux enchères en France, 32 millions d’euros, avait bien des atouts. Grâce à la vente de cette Ferrari 335 S de 1957, Artcurial répétait le scénario de l’année précédente : hisser une automobile de collection devant les œuvres d’art au panthéon des ventes de l’année. Outre leurs qualités esthétiques, quels facteurs permettent à ces bolides de réaliser de tels prix ? Plusieurs critères entrent en ligne de compte, et de façon cumulée, permettent d’atteindre les sommes les plus folles, dans un marché qui a explosé ces dernières années, avec pour acteurs des collectionneurs de mieux en mieux informés.

La rareté, la marque, le palmarès, le pilote...
La valeur des véhicules n’augmente pas avec le nombre des années. Certains modèles, comme les grosses berlines quatre portes d’avant-guerre, ont même vu leur cote décroître. Dans ce marché générationnel fondé sur la nostalgie, les acheteurs se tournent vers les modèles avec lesquels ils ont construit des liens affectifs. Les plus jeunes générations d’acheteurs se tournent ainsi vers les youngtimers, ces voitures des années 1980-1990 qui ont bercé leur jeunesse et sont encore abordables. Dans le segment supérieur, la rareté est bien entendu un facteur de poids. Mais elle ne suffit pas : seules quelques marques peuvent entrer dans l’histoire. « Certaines sont mondialement connues quand d’autres sont plus confidentielles. Gordini est une très bonne marque (n.d.l.r : française), mais n’a pas de portée mondiale. Pour tout véhicule équivalent, Ferrari et Aston Martin l’emportent, car elles sont connues de tous », explique Pierre Novikoff, spécialiste chez Artcurial Motorcars. Pour les voitures de course, s’ajoutent le palmarès et les caractéristiques techniques. Si un bolide a concouru au Mans Classique, au Tour Auto ou aux Mille Miglia, les prix montent ; s’il a gagné, ils montent encore ; et si le pilote est illustre, ils montent toujours plus. D’autres véhicules sont appréciés pour leur carrosserie et leurs lignes flatteuses, qui leur permettent de participer à des concours d’élégance.

La provenance et l’histoire sont au cœur des plus belles envolées d’enchères : « une caractéristique essentielle, au même titre que pour les œuvres d’art », indique Édouard Bernard, directeur associé chez Appia Art et Assurance. Quelle que soit la catégorie de véhicule, moins ses propriétaires ont été nombreux, mieux il se vend. Mais certaines histoires font exploser les compteurs. En 2015, la collection Baillon était ainsi vendue pour 25 millions d’euros par Artcurial, grâce à un formidable scénario : ses 59 véhicules de grandes marques étaient restés cinquante ans dans une grange, oubliés, avant d’être redécouverts, beaucoup en très mauvais état, certains à l’état de carcasses rouillées. « Les collectionneurs ont acheté une histoire », commente Matthieu Lamoure, directeur général d’Artcurial Motorcars.

Le charme inégalé de la peinture rouillée d’origine
La collection Baillon illustre un autre penchant : l’attachement grandissant aux modèles entièrement d’origine, sur lequel auparavant l’état du véhicule pouvait primer. « Si une voiture est refaite, son prix est cassé en deux sur le marché », assure un connaisseur. Dans cette optique, certains collectionneurs préfèrent une peinture d’origine, rouillée par endroits, plutôt qu’une peinture ultérieure impeccable. « Ce phénomène participe à la tendance actuelle à acheter des meubles ou objets d’art dans leur état d’origine plutôt que repeints ou restaurés », confirme Édouard Bernard. Subtilement, le véhicule change de statut. « Aujourd’hui, la voiture est considérée comme un véritable objet d’art », reconnaît Matthieu Lamoure. Les plus belles mécaniques de la collection Ralph Lauren avaient d’ailleurs été présentées au Musée des art décoratifs en 2011.

Enfin, un marketing bien huilé permet de faire exploser les prix. La collection Baillon était à nouveau un exemple du genre : outre le luxueux catalogue très documenté, Artcurial avait conçu une vidéo (vue plus de 2,5 millions de fois sur YouTube) et une scénographie spectaculaire dans la pénombre.
Les prix sont-ils aujourd’hui gonflés par des investisseurs ? « Il existe des groupements financiers privés, qui peuvent intervenir ponctuellement, mais c’est peu significatif pour la cote et la valorisation des voitures », répond Édouard Bernard. Malgré les culbutes impressionnantes dans le secteur, chacun assure que les investisseurs se tiennent loin et que ces automobiles de collection restent aux mains de passionnés, toujours plus nombreux.

Des ventes automobiles moins ambitieuses

Le salon Rétromobile est devenu l’un des temps forts du calendrier mondial pour les automobiles de collection. Aussi, nombre de ventes aux enchères se déploient-elles en marge de l’événement. Après les performances spectaculaires des années précédentes, le marché a amorcé une baisse au deuxième semestre 2016, et les ventes de 2017 suivent la tendance. Artcurial organise une vacation estimée à 40 millions d’euros (contre un montant de 56,1 millions l’an dernier, gonflé par le record du monde de la discipline). Parmi les lots phares figure une Ferrari Dino 206 P Berlinetta Speciale, provenant du Musée automobile du Mans et une Bugatti 57 Atalante de 1935 (est. 1 à 1,5 million d’euros) et d’autres modèles du début du siècle aux années 1960, issus de la collection Martine et Hervé Ogliastro. Porsche règne en maître sur la vente RM Sotheby’s : treize modèles de la marque datant des deux dernières décennies, conservés dans une collection suisse sont cédés, dont une 959 Sport de 1988 (est. 1,5-2 millions d’euros). Une Alfa Roméo Tipo B P3 (1931) – l’une des voitures de Grand Prix importantes d’avant-guerre – passe également sous le marteau (est. 3,6-4 millions d’euros). Chez Bonhams, les stars sont une Mercedes Benz 300 SL coupé « papillon » (est. 1,1-1,3 millions d’euros) ou une Aston Martin Ulster Sports deux places de 1935 (1,6-1,8 millions d’euros).

RM Sotheby’s, le 8 février, www.rmsothebys.com ; Bonhams, le 9 février, www.bonhams.com ; Artcurial, le 10 février, www.artcurial.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°472 du 3 février 2017, avec le titre suivant : Pourquoi les prix des bolides de collection bondissent

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