Pour Sotheby’s, le bonheur est dans l’Internet

Le Journal des Arts

Le 14 avril 2000

À l’heure des premiers bilans de sothebys.com et du partenariat avec Amazon, le vice-président de Sotheby’s répond aux questions de notre partenaire éditorial, The Art Newspaper : concurrence, montant des bénéfices, transparence et garanties des ventes, David Redden tente de décrypter l’avenir des ventes aux enchères sur l’Internet.

Plusieurs sites de ventes aux enchères en ligne ont vu le jour au cours de ces trois dernières années. La direction de Sotheby’s a été remaniée, les procès se multiplient, le cours des actions dégringole et sothebys.com ne remporterait pas le succès escompté. Assistons-nous à la disparition de Sotheby’s telle que nous la connaissons ?
David Redden : Bien sûr que non ! L’activité commerciale de Sotheby’s continuera comme avant, aussi bien en salles des ventes que sur l’Internet. Mais vous avez raison, le Web a changé le monde et de nombreux concurrents en ligne sont apparus. Même si certains abandonneront en cours de route, cette évolution nous aura incités à redoubler d’efforts pour améliorer notre métier. Nous sommes très bien placés dans notre domaine et tout le monde ne peut en dire autant.

Les premières semaines d’exploitation de sothebys.com vous ont-elles convaincu de l’intérêt de vendre en ligne des œuvres et des objets d’art ?
Si elles m’ont convaincu ? Lorsque j’ai lancé l’idée, il y a deux ans, je pensais surtout proposer à la vente des objets de 200 à 1 500 livres sterling, mais, il y a quelques semaines, nous avons vendu un livre à 88 000 dollars et, récemment, un tableau à 65 000 dollars. Et ce n’est qu’un début ! Il serait présomptueux d’essayer de prédire l’avenir de l’Internet, mais en toute hypothèse, les perfectionnements de la technologie permettront de toucher et de sentir virtuellement. Le temps nécessaire au téléchargement étant toujours plus court, de plus en plus de gens se connecteront et les objets seront bientôt visibles en trois dimensions. Si l’on parvenait à agrandir une partie de l’œuvre – la touche du pinceau sur une toile par exemple – sans nuire à la qualité de l’image, ce serait merveilleux, non ?

Quand pensez-vous que votre e-commerce sera économiquement viable ?
C’est tout à fait clair désormais. Nous avons déjà plus de 10 millions de dollars de ventes, peut-être même 15 millions de dollars ; 6 proviennent de sothebys.com et 3,4 millions uniquement de la vente “base-ball” organisée sur sothebys.amazon.com. Si l’on considère le type d’objet qui se vend et notre cote de confiance, il est clair que nos ventes en ligne sont plus que viables.

Qu’est-ce que le Web risque de changer au marché des ventes publiques d’œuvres d’art ?
Nous assisterons très certainement à l’émergence d’une nouvelle “race” de collectionneurs et d’acheteurs. L’Internet efface les inhibitions des enchérisseurs et permet de mieux cataloguer les œuvres. Il est désormais possible de les classer par catégories et de les localiser avec une précision inimaginable auparavant. Mais le changement le plus marquant sera le nombre croissant d’acheteurs, notamment en Europe où l’e-commerce ne fait pas encore partie des habitudes. Cela sera très bientôt le cas avec les liaisons à haut débit et l’abaissement du prix de connexion.

Les chefs-d’œuvre de Van Gogh ou de Picasso seront-ils un jour proposés à la vente sur le Web ou resteront-ils confinés aux salles des ventes ?
Je suis auctioneer depuis vingt-cinq ans, et j’imagine très bien que l’on puisse bientôt enchérir en direct via l’Internet lors d’une vacation en salle. La lenteur des téléchargements fait que c’est impossible aujourd’hui, mais cela se fera certainement bientôt. L’excitation, le côté théâtral, l’atmosphère électrique d’une vente en direct sont très importants. Il faudra évidemment bien étudier les questions d’inscription aux ventes. Dans la vente en ligne de juin prochain, je propose un objet estimé entre 4 et 6 millions de dollars (un des premiers exemplaires de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, daté 1776) : c’est vous dire que je crois à ce système de vente.

Comment Sotheby’s compte-t-elle faire la différence avec les autres sites de vente aux enchères en ligne ?
Sotheby’s est déjà très différent. Nos 4 800 marchands partenaires le prouvent. Aucun autre site de vente en ligne ne soutient la comparaison. Nos concurrents ne disposent ni de nos spécialistes, ni de notre renom, ni de notre accès aux plus grandes collections. Les sites de vente se multiplient sur l’Internet, mais ils s’annulent les uns les autres.

Comment s’assurer qu’un internaute ne fera pas artificiellement monter les enchères pour une pièce qu’il propose à la vente sur le Web ?
Pour les ventes que nous organisons, la transparence est totale. Nous signalons systématiquement si le prix de réserve a été atteint ou pas. Quant aux surenchères artificielles, les vendeurs s’engagent par contrat à ne pas recourir à ce genre de pratique et s’exposent à des poursuites dans le cas contraire.

La presse pourra-t-elle avoir accès aux résultats des ventes dans leur intégralité, comme c’est le cas pour les ventes traditionnelles ?
Personnellement, je n’y vois pas d’inconvénient. Je ne pense pas que le fait que nous soyons associés à des marchands change la donne, mais nous étudions actuellement cette question.

Ne craignez-vous pas que Christie’s soit davantage perçue comme contrôlant le marché des objets de très grande valeur, depuis que Sotheby’s a investi massivement dans une technologie plus populaire que les vacations en salle ?
Je suis sûr que Christie’s fait tout pour donner cette impression, mais c’est du bluff. Nous concentrons l’essentiel de nos efforts à l’art de très haut niveau. Je crois fermement que notre activité en ligne contribue considérablement à la réussite de nos ventes d’œuvres et d’objets d’art en salle. Une maison de vente sans activité commerciale électronique ne sera plus en mesure de répondre pleinement aux attentes de ses clients les plus importants.

Quelles sont vos préoccupations majeures pour l’avenir de Sotheby’s ?
À court terme, il nous faudra veiller à rester compétitifs dans le cadre des ventes traditionnelles, qui occupent encore 90 % de notre personnel. Quant à l’avenir – c’est-à-dire très bientôt –, si nous n’étions pas sérieusement préparés aux ventes aux enchères en ligne, nous risquerions d’être vulnérables. Et n’oublions pas qu’une autre sorte de vulnérabilité nous guette : nos équipes attendent de nous que nous vivions avec notre temps. Il est difficile de garder ses employés sans être à la pointe du progrès. Nous y sommes.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°103 du 14 avril 2000, avec le titre suivant : Pour Sotheby’s, le bonheur est dans l’Internet

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