Vendredi 14 décembre 2018

Paris - New York

Polémique autour de l’œuvre photographique de Man Ray

Les épreuves posthumes peuvent-elles être considérées comme des œuvres originales ?

Le Journal des Arts

Le 1 février 1995 - 1205 mots

Le marché des œuvres de Man Ray semble en ébullition depuis que Michael Senft, un marchand spécialisé dans la photographie surréaliste des années vingt et trente, s’est publiquement insurgé contre l’introduction sur le marché d’un certain nombre d’épreuves posthumes, tirées d’après des négatifs de l’artiste. Une controverse qui survient juste avant la dispersion d’œuvres provenant de la succession de Juliet Man Ray, la veuve de l’artiste, et de la Fondation Man Ray, chez Sotheby’s à Londres, les 22 et 23 mars prochain : quelque 550 lots estimés entre 20 et 30 millions de francs.

NEW YORK -  Michael Senft soutient que Lucien Treillard, assistant de Man Ray dans ses dernières années, n’hésite pas à présenter comme des originaux les épreuves tirées après la mort de l’artiste. Le marchand américain remet en question le droit de Lucien Treillard à introduire sur le marché de nouvelles épreuves, dans la mesure où les négatifs sont la propriété du Musée national d’art moderne du Centre Pompidou, depuis la mort de la veuve de Man Ray, il y a quatre ans.

Michael Senft a adressé deux lettres à Lucien Treillard, en date du 1er novembre et du 7 décembre 1994, lettres qu’il a volontairement fait circuler dans le gotha de la photographie."Je fais tout pour préserver le marché des épreuves incorrectement tirées, ou bien n’ayant pas été tirées sous la supervision de Man Ray, et de celles qui sont le fait de faussaires... J’estime que vos"new prints" n’auraient pas dû être exposées et proposées à la vente en même temps que des œuvres authentiques, écrit-il. Cela authentifie les épreuves posthumes et déconsidère les œuvres réellement supervisées par le maître". Senft conclut que"de telles pratiques contribuent à détruire la confiance du public dans la photographie d’art."

Mais, de Paris, Lucien Treillard lui répond :"Les marchands et collectionneurs américains ne cherchent qu’à spéculer sur la photographie, en particulier sur l’œuvre de Man Ray. Or, la photographie est faite pour les véritables collectionneurs et non pour les spéculateurs". Il rappelle par ailleurs que les seules épreuves faites par Man Ray en personne l’ont été dans les toutes premières années de la carrière de l’artiste. Quant à celles qui sortaient de l’atelier de Man Ray durant les dernières années de sa vie, Lucien Treillard affirme que c’est lui-même, en collaboration avec le laboratoire Pictorial de Pierre Gassmann, qui s’occupait des tirages.

Ces épreuves étaient ensuite datées et signées par Man Ray, et depuis, aucune voix ne s’est jamais élevée pour remettre en cause leur authenticité. Treillard ajoute que ce sont des épreuves faites dans ces conditions qui ont été exposées en 1962 à la Bibliothèque nationale, avant d’être acquises par le collectionneur Arnold Crane, puis finalement cédées au Getty Museum.

Une imitation tout au plus
En fait, le véritable objet de la querelle entre Michael Senft et Lucien Treillard porte sur la production d’épreuves posthumes. Ce dernier soutient qu’avant sa mort, en 1976, Man Ray lui avait confié un certain nombre de négatifs en lui demandant d’en faire les tirages pour les expositions.
L’intérêt pour l’œuvre de Man Ray s’étant accentué après la mort de l’artiste, il était impossible de réunir suffisamment d’œuvres originales pour des expositions, soit parce qu’on n’en trouvait pas, soit parce que les assurer aurait coûté trop cher.

C’est ainsi que Lucien Treillard a poursuivi, après la mort du maître, les tirages des négatifs. Tout en reconnaissant qu’il n’y a alors"pas de limites" au nombre d’épreuves posthumes, il rappelle que ce nombre est de toute manière faible, et que chaque épreuve comporte un tampon conforme à la législation actuelle de la CEE,"Tirage réalisé d’après le négatif original par (tireur) en (date)".
D’après la correspondance entre Lucien Treillard et Michael Senft, il semble que le désaccord porte sur 150 tirages environ.

Selon Treillard, il s’agit au fond d’un affrontement entre collectionneurs et spéculateurs :"Ces épreuves sont faites pour la nouvelle génération de collectionneurs qui ne s’intéressent pas à la spéculation. Par leur prix raisonnables, elles sont abordables pour ces jeunes collectionneurs. Senft, lui, est inquiet pour la valeur de sa propre collection. Peut-être a-t-il tout simplement acheté trop cher et ne peut-il plus vendre ?"

Pour Senft, il s’agit tout autant d’un problème esthétique que d’une question de droits."Vos épreuves, écrit-il à Treillard, ne sont ni originales, ni de Man Ray. Bien que les négatifs soient l’œuvre de Man Ray, les épreuves que vous obtenez sont avant tout le fruit des suppositions de Pierre Gassmann concernant la manière dont Man Ray créait ses images, il y a 50 ou 75 ans. Ces épreuves sont de Treillard-Gassmann, mais en aucun cas une œuvre de Man Ray. Elles n’ont aucun mérite esthétique et ne constituent tout au plus qu’une imitation."

Selon Philippe Garner, directeur du département Photographie de Sotheby’s à Londres, il faut rester prudent dans ce débat."Man Ray lui-même faisait peu de cas de la signature de ses épreuves. Il utilisait souvent ce qu’il avait sous la main. C’est pourquoi, sur ce marché, les collectionneurs doivent développer une connaissance approfondie du travail de Man Ray". Son homologue de Sotheby’s à New York, Beth Gates-Warren, est du même avis :"Les gens doivent savoir ce qu’ils achètent, en termes de prix et d’épreuves". Elle reconnaît cependant qu’il y a là un problème non résolu.
Le débat est d’autant plus intense qu’en mai 1993, Glass tears (Larmes de verre), datant de 1930, était vendue à Londres par Sotheby’s au prix record de 110 000 livres (environ 900 000 francs) ; l’acheteur serait Elton John.

Deux autres ventes allaient peu après pulvériser ce record à New York, chez Christie’s : Hier, demain, aujourd’hui atteignait la somme de 1,7 million de francs en octobre de la même année et, en avril 1994, Noire et blanche (1926), était adjugée pour 2,7 millions de francs.

Il faut cependant remarquer que lors de la vente du 4 octobre 1994, organisée par Christie’s à New York, un nombre important de photographies de Man Ray n’ont pas atteint leur estimation, ou n’ont pas trouvé preneur. Depuis, les professionnels se demandent si le prix des œuvres de Man Ray n’aurait pas été artificiellement gonflé à des niveaux sans rapport avec le marché réel. Deux manifestations devraient fournir prochainement l’occasion de le vérifier. La galerie Serpentine de Londres organise, jusqu’au 12 mars, une importante exposition où tous les modes d’expression utilisés par l’artiste seront représentés. Cet événement, qui sera l’occasion d’importantes études sur Man Ray, devrait être le prélude à une véritable reconsidération de son œuvre.

Enfin, Sotheby’s dispersera à Londres, les 22 et 23 mars prochain, des œuvres provenant de la succession de Juliet Man Ray, la veuve de l’artiste, ainsi que de la Fondation Man Ray. Plus de 200 photographies feront partie de la vente. Pour Philippe Garner, de Sotheby’s, le marché devrait supporter l’introduction de ces nouvelles photographies. Selon lui,"bien que le marché pour les œuvres photographiques soit relativement jeune, il doit pouvoir accepter les ventes d’atelier, en particulier quand il s’agit d’un artiste de la stature de Man Ray."

Quant au tirage d’épreuves posthumes, signalons que cette pratique n’est pas inhabituelle. Des travaux d’Edward Weston, Ansel Adams, Diane Arbus et Robert Mapplethorpe sont ainsi régulièrement vendus. Mais ce phénomène est relativement nouveau pour Man Ray.

"Man Ray", Londres, Serpentine Gallery, jusqu’au 12 mars.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°11 du 1 février 1995, avec le titre suivant : Polémique autour de l’œuvre photographique de Man Ray

Tous les articles dans Marché

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque