Philanthropie

Passion australe

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 19 novembre 2007

Le collectionneur australien David Walsh ouvrira un musée privé en 2009 en Tasmanie.

HOBART (Australie) - La première rencontre avec le collectionneur australien David Walsh se révèle pour le moins déroutante. « Ce qui m’intéresse c’est de voir si la capacité créatrice est une donnée génétique », lance tout de go ce mathématicien millionnaire, spécialisé dans les probabilités. « Je le pense sérieusement. Comment expliquer autrement que des formes apparaissent sans relation avec leurs contextes culturels ? » Convoquer Darwin pour parler d’art et d’un projet de musée privé est aussi incongru que dérangeant. « Dans n’importe quelle entreprise privée, les motivations peuvent sembler bizarres », réplique l’intéressé. Sous ces dehors de docteur Folamour, se cache un investisseur prospère doublé d’un joueur professionnel. Assez joueur et original pour avoir l’idée folle de créer un musée baptisé « Museum of Old and New Art » (MONA), dont l’ouverture est prévue près de Hobart, capitale de la Tasmanie, où David Walsh possède une propriété viticole. Son but ? « Déployer des antiquités et de l’art contemporain hors de leur contexte, les juxtaposer sans parti pris chronologique, trouver des systèmes dans des cultures qui ont été isolées les unes des autres, précise-t-il. À ce titre, l’exposition “Artempo” [été 2007] de Jean-Hubert Martin à Venise est exemplaire. »

Collectionnant depuis plus de vingt ans de l’archéologie aussi bien égyptienne ou grecque que mésopotamienne, l’homme possède aujourd’hui quelque 1 300 pièces. Le passage à l’art contemporain s’est effectué sans douleur voilà dix ans. Normal, puisque dans les deux domaines, Walsh se laisse guider par les formes et l’esthétique. Ses premiers achats, notamment un Jean-Michel Basquiat, meublent d’abord ses murs. L’homme a fait du chemin et possède aujourd’hui près de 300 œuvres d’art contemporain, estimées autour de 100 millions de dollars. « Il ne se fixe ni sur le marché, ni sur la mode. Ce qu’il veut, c’est trouver de bons artistes et pas les plus hots, indique son conseiller, Olivier Varenne. Nous avons ainsi acheté une œuvre de Gregory Barsamian, un artiste pas connu, qui n’a pas de galerie. » Sans complexes ni œillères, David Walsh a acquis pêle-mêle une vidéo de Michel Blazy, l’hypnotique rideau d’eau et de mots de Julius Popp présenté en 2006 à la Foire de Bâle, une vidéo du collectif AES F, présent cette année à la Biennale de Venise, mais aussi des Juan Davila, ce peintre sujet à caution dont il a prêté deux toiles pour la Documenta 12, à Cassel. Éclectique, il compte à son tableau de chasse quelques poids lourds, comme Chris Ofili et son Holy Virgin Mary, l’un des habitats d’Anselm Kiefer réalisés pour Monumenta 2007 au Grand Palais ou une vidéo de Candice Breitz. Parmi les jeunes pousses, ses choix récents l’ont conduit vers Nathaniel Rackowe, Conrad Shawcross et Jason Schulman. L’art australien constitue enfin un point fort de sa collection, avec des œuvres de Sidney Nolan et de Brett Whiteley. Walsh avait d’ailleurs fait jaser les gazettes locales lors de son achat pour 3,7 millions de dollars (2,5 millions d’euros) d’une toile de John Brack, The Bar, à la barbe de la National Gallery of Victoria, à Melbourne.

Un lieu isolé
L’idée d’ouvrir un musée n’est pas une démarche totalement nouvelle. Il y a neuf ans, le collectionneur avait déjà transformé un des espaces de son complexe viticole en « Moorilla Museum of Antiquities ». Fermé depuis un an, ce bâtiment deviendra l’entrée d’une nouvelle institution d’une surface de 6 000 m2, majoritairement souterraine, conçue par l’agence d’architectes Fender Katsalidis pour un budget de 50 millions de dollars (34 millions d’euros). « Lorsque vous allez au Louvre ou au Centre Pompidou, l’entrée en matière vous amène à attendre quelque chose d’étonnant. J’aime l’idée qu’un musée est plus impressionnant que ce que l’œil capte en premier lieu », explique l’intéressé. Même si le petit monde de l’art n’hésite plus à sillonner les périphéries, qui donc aurait le courage de se rendre dans un coin reculé d’Australie ? En tablant sur environ 250 000 visiteurs annuels, Walsh pense accueillir un public à 30 % international, 30 % australien et 40 % local. Pour ferrer ce beau monde, il envisage chaque année une exposition blockbuster accompagnée de deux événements plus modestes. L’ouverture de ce musée à l’automne 2009 a toutefois peu de chance de changer le tempérament de cet homme timide, fuyant snobisme et mondanités. « En Tasmanie, j’ai l’avantage d’être isolé, à vingt-quatre heures de la première grande ville, rappelle-t-il. Le lifestyle ne m’intéresse pas, et je trouve le milieu de l’art très cynique. On m’aurait dit voilà dix ans que je serais dans ce monde-là, j’aurais dit non. » Dans l’univers des probabilités, il est toujours des aléas.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°269 du 16 novembre 2007, avec le titre suivant : Passion australe

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