À Paris, Christie’s et Sotheby’s donnent le ton

Des ventes de mobilier, livres, tableaux et dessins dans le goût français et pour le marché international

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 22 janvier 2008

Les deux maisons de ventes aux enchères anglo-saxonnes, Sotheby’s et Christie’s, lancent à Paris leur sélection de ventes de la saison. Leaders mondiaux dans certains domaines, elles entendent s’affirmer sur le marché français dans certaines spécialités fortes,
à l’instar du mobilier XVIIIe siècle, des tableaux français et des livres.

PARIS - Christie’s et Sotheby’s prennent leur marque dans la capitale française et annoncent la couleur à travers une suite de vacations au contenu de qualité dans le domaine des meubles et objets d’art, livres anciens et modernes, tableaux et dessins anciens français ou de goût français. L’ambition des deux maisons de ventes est de contribuer à redynamiser la place parisienne en proposant un florilège d’œuvres principalement puisées dans l’Hexagone, avec à la clé la conquête du marché national et international.

Sotheby’s ouvrira la marche le 18 juin avec le mobilier. Les connaisseurs ne manqueront pas de remarquer le lot 88, une table à écrire d’époque Louis XVI et attribuée à Jacques Dautriche dont la marqueterie de paysages recouvre le plateau, toute la ceinture et l’intérieur des volets des casiers. “La marqueterie est particulièrement riche et les trophées de chasse [des volets intérieurs] reprenant très précisément un dessin de Delafosse ont gardé leur polychromie, dans les blancs et les verts, un peu moins dans les rouges”, souligne le spécialiste Pierre-François Dayot. Ce meuble est estimé 150 000 à 250 000 euros. Pour une commode royale en marqueterie et dessus de marbre, d’époque Transition (Louis XV-Louis XVI), inédite jusqu’à aujourd’hui, l’un des deux exemplaires livrés en 1771 par Joubert pour le château de Marly, l’estimation est de 200 000 à 300 000 euros. Elle est accompagnée d’un certificat de libre sortie du territoire. En revanche, deux chaises, réalisées pour le salon des jeux de Louis XVI au château de Versailles, estimées 75 000 à 100 000 euros la paire, devraient être préemptées. Restent trois lots de chaises surprenantes d’un même ensemble en acajou d’époque Louis XVI, cédées par paire pour 15 000 à 20 000 euros, dessinées dans le goût anglo-chinois et qui devaient probablement meubler un pavillon oriental à la fin du XVIIIe siècle en Angleterre, comme ce fut la mode à l’époque en Europe. Il faut aussi noter une chaise à dossier cintré en bois doré d’époque Transition et estampillée Bovo, un menuisier actif au milieu du XVIIIe siècle dont on sait peu de choses. Ce très bel objet bien sculpté avec piètement en console ajouré – ce qui est très rare – est proposé autour de 70 000 euros. Pour le mobilier, Christie’s donnera le change le 24 juin avec une belle commode d’époque Louis XVI estampillée Riesener, un modèle répertorié en acajou et une ornementation de bronze ciselé et doré, sur une estimation de 300 000 à 500 000 euros. Est également à retenir une commode d’époque Louis XV, estampillée Hache, en marqueterie florale dite à l’italienne, attendue pour au moins 130 000 euros. Mais le lot le plus spectaculaire reste une rare paire de pliants d’époque Louis XV portant l’estampille de Nicolas Quinibert Foliot, probablement une commande royale. “Leur sculpture est incroyablement riche, davantage que celle de deux autres paires conservées à Versailles”, insiste Isabelle Bresset qui a fixé leur estimation entre 160 000 et 320 000 euros.

Pater, Regnault, Garnier, Perronneau
La couverture du catalogue de la vente de tableaux anciens chez Christie’s montre le détail charmant de la scène de L’Escarpolette qui a pu inspirer par la suite Fragonard. Cette huile sur toile de Jean-Baptiste Pater, élève de Watteau, qui, avec une estimation de 400 000 à 600 000 euros, est le lot phare de la vacation du 26 juin, a de nombreux atouts : sa provenance prestigieuse de la maison du baron Ferdinand de Rothschild, son état impeccable, l’attrait du sujet et la fraîcheur de ses couleurs. Pour Elvire de Maintenant, l’expert de Christie’s, “cette composition est ambitieuse ; c’est sans doute le meilleur de Pater”, et un bel exemple de la quintessence de la peinture classique du XVIIIe siècle français, ce que la maison de ventes entend montrer le plus souvent possible. L’autre intérêt de la vente porte sur cinq toiles de la collection du marquis de Saint-Marc : un paysage maritime de Claude-Joseph Vernet estimé 300 000 à 400 000 euros, Don Quichotte à l’auberge par Coypel estimé 50 000 euros qui est un modello pour un carton de tapisserie, une scène de La Cruche cassée par Étienne Aubry estimée 25 000 euros, une version de Socrate arrachant Alcibiade des bras d’Aspasie de Regnault (une autre est au Louvre) attendue pour 60 000 à 90 000 euros et un chef-d’œuvre de Michel Garnier illustrant Le Départ de monsieur de Saint-Marc pour la bataille de Fontenoy, un tableau proche d’une toile conservée au Musée Carnavalet et qui est annoncée 300 000 à 500 000 euros. “Ce sont des œuvres toujours restées dans la famille, rappelle l’expert. On connaît les conditions de commande aux artistes et les peintures ont été conservées sur leur toile d’origine, ce qui est exceptionnel.” Quant aux estimations, “elles sont raisonnables mais traduisent notre enthousiasme”. Chez Sotheby’s, Nicolas Joly explique le principe de la vente du 27 juin : “nous avons choisi de montrer un panorama de deux siècles et demi de tableaux et de dessins qui sont présentés dans le respect de l’ordre chronologique, en gardant une variété de prix. Bien sûr, nous privilégions la peinture française des XVIIe et XVIIIe siècles qui nous vient en majorité de collections privées françaises”. Il s’attend à une demande internationale pour un des lots phares, une spectaculaire Vue de Paris, 77 x 121,5 cm, très bien achevée avec un sens du détail, estimée 150 000 à 200 000 euros. Si l’auteur est anonyme, il s’agit probablement d’un artiste d’origine flamande spécialisé dans les vues topographiques travaillant sous la protection de la confrérie de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. D’autre part, l’état de l’achèvement des bâtiments permet de dater ce tableau vers 1670. Mais le chef-d’œuvre de la vente est sans doute le lot n° 39, un superbe pastel de 1756 signé Perronneau, représentant L’Homme aux trois roses, estimé 200 000-300 000 euros. Il partagera peut-être la vedette avec une rare peinture de Chassériau, estimée 1,2 million d’euros au bas mot, qui fait la fierté de la section consacrée aux œuvres du XIXe siècle.

Ventes tests pour le XIXe
On aura beau dire que c’est l’un des plus grands portraitistes de son temps, qu’il n’avait que vingt et un ans lorsqu’il peignit ce Portrait de la comtesse de Latour-Maubourg entre 1840 et 1841, que la toile est à rapprocher par le style homogène (très ingresque au demeurant) de deux autres portraits de l’artiste au Louvre et qu’il est rarissime de trouver un Chassériau sur le marché. Si ce n’est un musée qui l’acquiert, il n’est pas certain qu’il trouve preneur, les collectionneurs se focalisant quasi exclusivement sur la période orientaliste ou du moins davantage romantique du peintre. L’expert Pascale Pavageau mise en tout cas sur le succès d’un Portrait équestre de Napoléon Ier peint par Horace Vernet en 1816 qui devrait atteindre son estimation haute de 150 000 euros. Les portraits, un genre qui n’est pas toujours facile à vendre, sont très présents dans cette vente. Les peintures de Daumier sont des raretés du genre, appréciées des initiés. Christie’s en propose une, La Lecture, dûment authentifiée, autour de 100 000 euros. Enfin, l’École de Barbizon et le paysage français du XIXe siècle ont également leur place en fin de vacation, tant chez Sotheby’s qui propose notamment deux fusains de Millet (entre 70 000 et 120 000 euros), que chez Christie’s où apparaissent les signatures de Diaz de la Peña, Daubigny, Harpignies, Rousseau et ainsi qu’un grand Coucher de soleil de Corot estimé 150 000 à 200 000 euros. “Ce ne sont pas des œuvres majeures mais des tableaux de charme avec des estimations attractives, indique-t-on chez Christie’s. C’est un programme que nous poursuivrons en fonction du succès de ce bout d’essai.” Les belles toiles de Rousseau semblent, quoi qu’il arrive, réservées au marché américain. Selon Pascale Pavageau, il en va de même pour “la peinture académique dans le style de Bougereau et les scènes de la vie parisienne à la Belle Époque, façon Béraud ou Tissot”.

Manuscrits historiques, incunables et écrivains surréalistes
Si les deux maisons sont en perpétuelle concurrence sur le marché de la bibliophilie, Christie’s et Sotheby’s arrivent en complémentarité cette saison. La première livre aux amateurs de manuscrits historiques des pièces de tout premier plan, “de provenance française et qui ne sont pas passées en vente depuis vingt ans”. Citons une lettre autographe d’Henri IV estimée 6 000 à 9 000 euros, adressant à sa belle-mère, Catherine de Médicis, quelques recommandations pour rétablir la paix dans le royaume, ou, dans le même ordre de prix, un écrit de Charles Quint dénonçant l’alliance de François Ier avec le sultan ottoman Soliman Ier, et, surtout un émouvant document d’Histoire, à savoir le discours de Louis XVI (entièrement écrit de sa main) du 27 août 1790 à l’Assemblée nationale constituante dans lequel il dit que ses “plus grands intérêts sont ceux de la Nation et le soulagement des peuples”. Comment ne pas “perdre la tête” pour ce témoignage qui vaut 20 000 euros ? L’autre temps fort de la vente sera la dispersion d’incunables, vingt-cinq au total dont il faut retenir une édition de 1496 de Tristan, chevalier de la Table ronde, estimée 75 000 à 100 000 euros, soit “le seul exemplaire complet de ces deux parties en mains privées, dans une reliure française du XVIIIe siècle. Sa provenance est impeccable et il n’a pas été lavé”, ajoute l’expert de chez Christie’s, Christophe Auvermann. De son côté, Sotheby’s s’occupe de la dispersion de la collection d’ouvrages surréalistes de Pierre Leroy, “un ensemble très vivant pour un marché de plus en plus étoffé”, souligne Jean-Baptiste de Proyart, en charge du département livres. L’édition originale de 1930 de L’Immaculée Conception d’André Breton et Paul Eluard, de surcroît l’exemplaire d’auteur de ce dernier, enrichi de documents importants, dans une reliure photographique de Paul Bonnet (estimation 75 000 à 110 000 euros) figure parmi les plus beaux fleurons de la vente.

Les ventes de Christie’s et Sotheby’s à Paris

18 juin : mobilier et objets d’art, Sotheby’s, galerie Charpentier 20 juin : livres et manuscrits, Christie’s 24 juin : mobilier et objets d’art, Christie’s 26 juin : collection littéraire Pierre Leroy, Sotheby’s, galerie Charpentier 26 juin : tableaux anciens et du XIXe siècle, Christie’s 26 juin : ancienne collection du duc de Talleyrand, Christie’s 27 juin : tableaux et dessins anciens, Sotheby’s, galerie Charpentier

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°151 du 14 juin 2002, avec le titre suivant : À Paris, Christie’s et Sotheby’s donnent le ton

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