Papier peint et céramique, deux arts mineurs en mode majeur

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 19 février 2016 - 1967 mots

Plusieurs expositions rappellent que
les plus grands artistes se sont intéressés au papier peint et à la céramique. Deux arts longtemps méprisés qui reviennent sur le devant de la création grâce à la vitalité de nombreux créateurs actuels.

La mauvaise image qui colle à la peau des arts décoratifs est tenace. Pour beaucoup, ils incarnent encore le summum du kitsch et de la ringardise. Cet hiver, d’ambitieuses expositions révèlent au contraire la richesse et l’étonnante actualité de deux genres méprisés : le papier peint et la céramique. Les Arts décoratifs qui possèdent la plus riche collection de papiers peints (400 000 pièces du siècle des Lumières à aujourd’hui) en présentent trois cents. Un florilège qui clame haut et fort que cet art dit mineur a été pratiqué par des artistes phares, mais aussi de talentueux auteurs anonymes ou oubliés au fil des siècles. Le papier peint revendique en effet une longue histoire et son origine remonte au Moyen Âge, à l’invention de l’imprimerie. Car, contrairement à ce que son nom indique, il n’est pas peint mais bel et bien imprimé. Sous ce terme générique se dissimule en outre une éclatante diversité formelle et iconographique. Les motifs dont il s’est paré sont infinis : fleurs, oiseaux, trompe-l’œil, jeux d’arabesques, compositions narratives, lignes et même reproductions de tableaux célèbres. Un répertoire qui se décline sur des formats variés : rouleaux destinés à tapisser l’intégralité d’une salle, mais aussi paravents, plafonds et même dessus de porte et de cheminée.
À partir du XIXe se propage la mode du panoramique. Un papier dont tous les lés sont différents et qui recompose un paysage à l’échelle d’une pièce. Cette époque marque d’ailleurs un jalon : « Les progrès mécaniques et chimiques rendent sa production plus aisée et le papier peint devient aussi courant que l’alimentation, c’est vraiment quelque chose d’incontournable », explique Véronique de La Hougue, conservatrice en chef des papiers peints et commissaire de l’exposition. L’explosion de la demande et sa place centrale parmi les arts décoratifs incitent les artistes de premier ordre à travailler avec des fabricants. Alors qu’auparavant les manufactures commandaient des modèles à des dessinateurs réputés, notamment des Gobelins, ou employaient des créateurs maison qui proposaient essentiellement des variations à partir de recueils d’ornemanistes ou d’œuvres et décors préexistants. Dorénavant, le papier peint devient une affaire d’artiste, et ce, jusqu’à nos jours. Thomas Couture, Maurice Denis ou encore Magritte, Niki de Saint Phalle et même Damien Hirst : tous se sont pliés à l’exercice.

Le papier peint, Un art total

En raison de sa relation intime avec l’architecture, ce médium s’impose surtout comme un enjeu pour les mouvements prônant un art total. « Le papier peint ne se résume pas à une surface couvrante », avance Véronique de La Hougue. « Il crée des univers architecturaux. Ses motifs, ses rendus chromatiques et lumineux transforment notre perception de l’espace. » Élément indispensable de la décoration intérieure, il forme un tout avec les meubles et les objets d’art. Cette dimension d’art total et son coût modeste lui valent les faveurs de grands artistes de la seconde moitié du XIXe siècle à l’Art déco. Le papier peint constituant même un des terrains de prédilection des mouvements soucieux de changer le cadre de vie. L’exemple le plus évident est celui des utopies des Arts & Crafts qui, en réinventant l’ornement pariétal, espéraient transformer l’espace social et familial. Si tout le monde connaît les compositions de William Morris, on a un peu oublié les tenants de l’Art nouveau européen qui ont poursuivi avec talent des buts similaires : Van de Velde, Guimard, Henri Sauvage ou encore Dagobert Peche.

Plus largement, le papier peint attire de façon œcuménique les architectes décorateurs. Nombre de stars de l’Art déco se sont ainsi illustrées dans ce matériau : Francis Jourdain, André Groult sans oublier Jacques-Émile Ruhlmann. Tous ont créé des pièces originales aux couleurs éclatantes apportant lumière et chaleur à des intérieurs où trônait du mobilier en métal ou aux teintes sombres. Cet attrait des architectes et des décorateurs n’est d’ailleurs pas nouveau, il existe au moins depuis Percier et Fontaine, les maîtres du néoclassicisme. Aujourd’hui, des personnalités de renom, comme Zaha Hadid, prolongent cette tradition. Dans cette généalogie, on rencontre également des protagonistes surprenants, à l’instar du Corbusier que l’on n’attend pas dans ce registre. Et pour cause : le modernisme a voué aux gémonies le papier peint professant que rien ne valait un mur ripoliné. Il faut attendre les années 1960 pour qu’il redevienne à la mode avant de connaître une phase de désamour dont il est sorti récemment, entre autres grâce aux couturiers. Les créations de Lacroix, Castelbajac ou encore Margiela l’ont rendu à nouveau glamour et branché.

Depuis quelques années, il effectue en effet un retour en force. Artistes, designers et graphistes se le réapproprient, encouragés par les nouvelles possibilités technologiques. « L’intrusion de l’informatique et des techniques d’impression numériques ont changé la donne », résume Véronique de La Hougue. Grâce à la palette graphique, les artistes peuvent entre autres créer des motifs complexes et très longs à réaliser à la main. « En outre, les possibilités chromatiques sont extrêmement variées. Avant, il fallait une planche par couleur et donc un prix de revient astronomique ; désormais, une imprimante suffit. » Des créations très élaborées comme celles d’Ionna Vautrin ou Timorous Beasties montrent la grande latitude offerte par ces outils. Parallèlement, l’usage du papier peint a également évolué. Par exemple, il est de plus en plus fréquent de n’appliquer qu’un lé à la manière d’un tableau. Bref, de le considérer non plus comme un produit industriel, mais comme une œuvre à part entière.

La céramique, un matériau d’avant-garde ?
Autre médium déprécié et véhiculant une image surannée, la céramique se donne à voir de manière inédite. En partenariat avec le Bonnefantenmuseum de Maastricht, Sèvres – Cité de la céramique et La Maison rouge racontent une histoire alternative des XXe et XXIe siècles à travers ce matériau plurimillénaire. Premier des arts du feu apparu dès le néolithique, la céramique a été utilisée depuis la nuit des temps à des fins utilitaires et symboliques. Sous l’Ancien Régime, de grands artistes ont également collaboré avec des manufactures. Il s’agit alors cependant de fournir des modèles copiant les genres nobles. À la fin du XIXe, un basculement s’opère, des précurseurs hissent ce matériau au rang des beaux-arts. Mieux, il en devient une voie de renouvellement. « Nous voulions montrer comment la céramique a accompagné l’aventure de l’art moderne, comment elle a été un moyen pour inventer de nouvelles formes », explique Lucia Pesapane, historienne de l’art et commissaire de l’exposition. « Cette histoire méconnue parcourt tout le XXe siècle et se poursuit aujourd’hui. Il y a de plus en plus d’artistes céramistes et ce médium a trouvé toute sa place sur le marché. » Si l’utilisation de la céramique chez quelques peintres a déjà été étudiée, notamment chez Picasso, aucune approche d’ensemble n’avait analysé en profondeur ce phénomène qui, loin d’être anecdotique, s’apparente à une véritable lame de fond.

Les chiffres sont éloquents : l’exposition rassemble 100 artistes de 25 nationalités différentes. Bref, une tendance internationale qui concerne tous les courants de la création depuis plus d’un siècle. « Vers 1885, Paul Gauguin invente ce qu’il nomme la sculpture céramique », précise Camille Morineau, conservateur du patrimoine et commissaire de l’exposition. « Il voulait renouveler la sculpture avec ce médium qui était très peu exploré par les artistes. Il crée alors des pièces tout à fait étranges mêlant des corps et des têtes autour de la forme du vase. » Après cet acte fondateur, Rodin lui emboîte le pas. Chacun à sa manière place la céramique au centre d’un questionnement moderniste sur la libération du geste et l’incursion de la couleur. Presque tous les mouvements d’avant-garde s’y attèlent par la suite. Les fauves déploient leurs audaces chromatiques sur des vases, Picasso modèle des poteries en forme de femmes, les futuristes revisitent les objets du quotidien, Léger conçoit des pièces murales, l’art minimal s’incarne également dans la terre cuite tout comme l’informel. CoBrA mais aussi Lucio Fontana livrent des pièces d’anthologie, tandis qu’aux États-Unis le funk art distille son humour d’inspiration dadaïste dans des œuvres bigarrées. Depuis les années 1980, la céramique attire de plus en plus d’artistes dont elle est parfois l’unique pratique. Elle a si largement investi la scène actuelle qu’elle se manifeste dans toutes les obédiences de l’art contemporain. De l’installation à la performance en passant par les sculptures néobaroques d’un Johan Creten ou les applications monumentales d’un Miquel Barceló.

Sculpter en liberté et en couleur
Les raisons de cette adhésion massive sont plurielles. La céramique réconcilie plusieurs dimensions d’ordinaire cloisonnées : l’organique et le mécanique ou encore la sculpture et la peinture. Elle autorise à travailler en volume, en couleur et à créer des formes hybrides et inédites grâce à la plasticité et à la fluidité de la terre. « Je pense qu’un des facteurs qui fascine aussi les artistes, c’est qu’ils peuvent sculpter, modeler jusqu’à un certain point mais, quand la pièce entre dans le four, il y a une part d’inconnu, de transformation qu’ils ne maîtrisent pas », estime Lucia Pesapane. Autre élément qui explique cet engouement : la grande licence du médium. « Ce qui séduit Gauguin, c’est non seulement l’alliance entre la forme et la couleur, mais aussi le fait qu’il y ait une grande liberté dans la céramique », relance Camille Morineau. Quand il commence à s’y intéresser, c’est en effet un médium complètement en friche pour les artistes. Doté d’un statut ambivalent à mi-chemin entre art et artisanat, la céramique est perçue comme un genre mineur, elle n’est pas reconnue par les musées de beaux-arts ni prisée par le marché. « Cela libère une sorte de folie pour ces artistes, ils se sentent libres de faire absolument ce qu’ils veulent, c’est une zone d’expérimentation totale. » Expérimentation formelle mais aussi dans les contenus, souvent débridés. Carriès procède à des croisements improbables d’animaux tandis que Rodin jette les bases de l’assemblage. Plus proche de nous, Robert Arneson compose un autoportrait à la manière d’un puzzle au sol complètement à contre-courant de l’art minimal et cérébral de son temps. La dimension physique, corporelle, du travail de la terre cuite induit aussi un déchaînement, une sorte de frénésie sexuelle qui ne s’est clairement pas émoussée au fil des décennies.

Dans la lignée d’un Miró façonnant des objets très explicites, les créateurs contemporains se sont engouffrés dans la brèche. Dans ses Compotes humaines, Erik Dietman revisite avec une bonne dose d’humour et d’autodérision les clichés sur la représentation du corps masculin. Dans un autre registre, Elmar Trenkwalder érige des scènes orgiaques aux dimensions colossales et totalement décomplexées. Haute de plus de trois mètres, WVZ 206 se présente ainsi comme un enchevêtrement architecturé de corps. Son allure, qui n’est pas sans rappeler celle de monuments commémoratifs ou religieux, lui confère une charge plus transgressive qu’il n’y paraît.

Se confronter au symbole
Friande de corps exubérants et hypersexués, la céramique contemporaine se prête également particulièrement bien aux réflexions sur le genre. Traditionnellement, la terre est associée à la fécondité, à la création et au féminin, une corrélation symbolique qui a poussé nombre d’artistes femmes à s’emparer de ce matériau dès les années 1960. Aujourd’hui, Jacqueline Lerat perpétue cette tradition avec ses vases anthropomorphes rappelant de plantureuses divinités préhistoriques. D’autres investissent ce matériau pour questionner les codes de la féminité, à l’image des figurines postmodernes de Jessica Harrison qui nourrissent une certaine parenté avec les créations rococo de Meissen. L’épaisseur historique de la céramique est d’ailleurs une des clés de son attractivité. De nombreux artistes asiatiques y recourent pour interroger leur histoire tel Ai Weiwei, ou livrer une analyse postcoloniale critique à l’image de Ni Haifeng. Comme le prophétisait Gauguin, « la céramique n’est pas une futilité ». 

« Faire le mur. Quatre siècles de papiers peints »
Du 21 janvier au 12 juin 2016. Les Arts Décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris-1er. Du mardi au dimanche de 11 h à 18 h, (nocturne le jeudi jusqu’à 21 h à partir du 18 février), fermé le lundi.
Tarifs : 11 € et 8,50 €.
Commissaire : Véronique de La Hougue.
www.lesartsdecoratifs.fr

« Tissus inspirés, Pierre Frey »
Du 21 janvier au 12 juin 2016. Les Arts Décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris-1er. Du mardi au dimanche de 11h à 18 h, (nocturne le jeudi jusqu’à 21 h à partir du 18 février), fermé le lundi.
Tarifs : 11 € et 8,50 €.
Commissaires : Véronique de la Hougue et Sophie Rouart.
www.lesartsdecoratifs.fr

« CERAMIX, de Rodin à Schütte »
Du 9 mars au 5 juin 2016. La Maison rouge, 10, boulevard de la Bastille, Paris 12e. Du mercredi au dimanche de 11 h à 19 h, nocturne le jeudi jusqu’à 21 h, fermé le lundi et le mardi.
Tarifs : 10€ et 7€
Commissaires : Camille Morineau et Lucia Pesapane.
www.lamaisonrouge.org

« CERAMIX, de Rodin à Schütte »
Du 9 mars au 12 juin 2016. Sèvres - Cité de la céramique, 2, Place de la Manufacture, Sèvres (92). Du mercredi au lundi de 10h à 17h, fermé le mardi.
Tarifs : 6€ et 4,50€.
Commissaires : Camille Morineau et Lucia Pesapane.
www.sevresciteceramique.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°688 du 1 mars 2016, avec le titre suivant : Papier peint et céramique, deux arts mineurs en mode majeur

Tous les articles dans Marché

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque