Mardi 10 décembre 2019

Galerie

ENTRETIEN

Murakami : « L’un de mes rêves est de devenir fleuriste »

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 16 novembre 2019 - 823 mots

PARIS

L’artiste star présente sa 14e exposition à la galerie Perrotin depuis sa rencontre avec Emmanuel Perrotin en 1993.

Takashi Murakami. © Photo Claire Dorn, 2019, Takashi Murakami/Kaikai Kiki Co.
Takashi Murakami
© Photo Claire Dorn, 2019, Takashi Murakami / Kaikai Kiki Co.

Intitulée « Baka », l’exposition de Takashi Murakami (né en 1962 à Tokyo) à la galerie Perrotin rassemble une vingtaine d’œuvres récentes, dont une acrylique sur toile de 9,45 m x 2,40 m, toutes présentées dans la salle de bal, qui est habituellement le show-room de la galerie.

Vous avez toujours dit que les mangas étaient très importants pour vous. Est-ce encore vrai ?

Malgré le fait que le monde entier partage les mêmes informations avec les réseaux sociaux, j’estime que l’originalité de chacune des régions subsiste néanmoins. Le Japon a perdu lors de la Seconde Guerre mondiale et il lui a fallu réinventer des personnages, des récits. Il y a donc eu une évolution, une mutation qui a donné lieu aux mangas, dont je me suis bien évidemment nourri. Mais ils n’ont pas été ma seule source. Je me suis aussi référé, comme le montrent ici certaines œuvres de la série Fish Paintings, à des dessins qui figuraient sur des vases et céramiques chinoises. Si quelqu’un d’étranger au Japon regarde ces œuvres, il peut les percevoir sous l’angle des mangas, mais je sais moi qu’après un long travail d’assimilation, je les ai réinterprêtées, réexprimées à ma manière et que je les ai combinées à d’autres références culturelles, ce qui en rend la lecture plus complexe.

Pourquoi les fleurs ont-elles toujours été si présentes dans vos œuvres ?

Au départ, j’ai fait des études de Nihonga, ce qui signifie « peinture japonaise », et dans ce mouvement qui date de la fin du XIXe siècle, il y a un genre au sein duquel les fleurs, ainsi que les oiseaux et la Lune, sont un motif très important. Par la suite, j’ai travaillé pendant neuf ans comme professeur dans des écoles privées au Japon qui préparent les étudiants à rentrer aux Beaux-Arts ou dans des univer­sités. Je leur apprenais à dessiner des fleurs et tous les jours je me rendais chez des fleuristes pour réaliser les compositions florales qui allaient me servir de modèles. J’avais un fort attachement aux fleurs, je les touchais, je les arrangeais. J’ai toujours aimé le parfum typique qui se dégage lorsqu’on coupe la tige. Plus tard, lorsque je suis entré dans le monde de l’art contemporain, il n’était question que d’art conceptuel, donc sans image, sans aucune représentation de fleurs. Je gardais pourtant cet espoir et cette envie de pouvoir en figurer. Je l’ai fait, les gens ont tout de suite apprécié et j’ai continué dans cette voie. Aujourd’hui encore, j’adore les fleurs. L’un de mes rêves est de devenir fleuriste et d’ouvrir une boutique de fleurs.

Dans vos toiles récentes vous sortez de plus en plus du cadre traditionnel du tableau. Quelle en est la raison ?

On a toujours à l’esprit les formats des peintures qui ont démarré au XVIIe siècle et aux siècles suivants, avec les différentes écoles et les différents mouvements successifs. Mais c’est oublier qu’avant cette révolution, il y avait le christianisme et la peinture religieuse, avec des tableaux d’autels qui pouvaient être triangulaires, des retables avec leurs volets qui s’ouvraient. Les peintures pouvaient prendre des formes très variées et très différentes de celles d’aujourd’hui. J’ai eu envie de faire un clin d’œil à cette époque-là.

Dans certaines de vos œuvres, les couleurs semblent encore plus vives qu’auparavant…

Lorsque je feuillette le magazine National Geographic, je vois des oiseaux de contrées tropicales avec des coloris très vifs, au sein d’environnements eux aussi très colorés. Et là, quelle couleur va être la plus éclatante ? Nous vivons nous aussi dans des environnements, certes différents, mais avec des couleurs qui évoluent en fonction de l’habitat, de l’architecture urbaine. J’habite dans cet univers-là et je me dis : comment faire rayonner telle ou telle tonalité ? comment faire pour que mes couleurs soient encore plus vives et captent le regard ? En fait, je crois qu’elles sont en train de s’adapter, de suivre leur propre évolution.

Votre cote est élevée. Comment le vivez-fous ?

Je me dis que j’ai beaucoup de chance. Mais tout l’argent que je gagne je le dépense en le réinvestissant pour réaliser des films. Comme je n’ai aucun talent et donc aucun succès dans ce domaine, personne d’autre n’ose venir m’épauler financièrement. Alors, j’emprunte à la banque. Un de ces jours, je vais me retrouver complètement ruiné ! Mais c’est comme cela, je suis passionné par le cinéma, par le processus de création cinématographique, aussi bien par les prises de vue que par le montage, la modification éventuelle des couleurs, l’ajout des effets spéciaux et de la musique. Malheureusement, ce que je fais n’intéresse personne. Le premier film que j’ai réalisé était sorti en salles, mais les projections ont été interrompues au bout de deux jours. Et encore, c’était dans les heures creuses, à 14h en pleine semaine. Mais ce n’est pas grave, maintenant on peut voir ces films sur iTunes. Ce qui m’importe, c’est de pouvoir continuer !

Takashi Murakami : Baka,
jusqu’au 21 décembre, galerie Perrotin, 60, rue de Turenne, 75003 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°532 du 1 novembre 2019, avec le titre suivant : Takashi Murakami, artiste : « L’un de mes rêves est de devenir fleuriste »

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