Samedi 15 décembre 2018

Manuscrits confisqués ? Wildenstein se défend

La famille répond aux descendants d’Alphonse Kxann qui revendiquent ces manuscrits des XVe et XVIIe siècles

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 20 octobre 2000 - 1473 mots

Les descendants du collectionneur d’art parisien Alphonse Kann, réclament à la famille Wildenstein la restitution de sept manuscrits enluminés, aujourd’hui entre les mains des marchands d’art, qui leur auraient été confisqués par les nazis pendant la guerre. Les Wildenstein se défendent en arguant notamment du fait qu’ils les auraient acquis entre 1909 et 1930.

LONDRES (de notre correspondant) - Les Wildenstein ont depuis toujours la réputation d’être discrets, voire secrets mais ces galeristes new-yorkais ont décidé d’opter pour une nouvelle stratégie et ont communiqué au Art Newspaper, notre partenaire éditorial, des documents détaillés concernant l’affaire. Il y a un an, onze descendants d’Alphonse Kann se sont réunis, sous la houlette de Francis Warin, et ont déposé une plainte contre Wildenstein & Co auprès de la Cour suprême de New York. Ils affirment que les sept manuscrits appartenaient à Alphonse Kann lorsqu’ils ont été confisqués par les nazis en 1940. Six d’entre eux sont des livres d’heures de la fin du XVe siècle et des écrits religieux, tandis que le dernier est un texte moghol datant du début du XVIIe siècle. La famille Kann a estimé la valeur des manuscrits à 15 millions de dollars, mais les Wildenstein revoient l’évaluation à la baisse et estiment les œuvres à quelque 2 millions de dollars (15 millions de francs) – dont 1 million au moins pour le livre d’heures de Carpentin, enluminé par le Maître des heures de Dresde.

Les descendants d’Alphonse Kann ont produit trois séries de documents à l’appui de leur plainte : des listes établies par les Allemands en 1940 après qu’ils eurent saisi des biens dans la maison des Kann à Saint-Germain-en-Laye, des numéros suivis des lettres “ka” (pour Kann) inscrits au crayon à l’intérieur des sept manuscrits et enfin, plusieurs fiches de propriété ayant plus tard été remplies par les forces américaines au point central de collecte d’œuvres d’art pillées par les nazis, à Munich. Au premier abord, le fait que les manuscrits portent l’inscription “ka” indique sans doute qu’ils ont appartenu à Alphonse Kann, mais Daniel Wildenstein, doyen et chef de famille, explique qu’il s’agit “d’une incroyable confusion”.

La recherche d’un folio particulier
L’existence de ces manuscrits litigieux n’a été connue qu’en novembre 1996, lorsque le marchand londonien Sam Fogg a contacté Wildenstein, à la recherche d’un folio particulier qui l’intéressait. Ce dernier n’était pas à vendre, mais la discussion progressant, Wildenstein en est arrivé à produire ceux comportant l’inscription “ka”. Sam Fogg a alors invité James Marrow, de l’université de Princeton, à donner son avis de spécialiste. Il a examiné les œuvres en mars 1997, et s’est montré préoccupé par les numéros “ka” inscrits à l’intérieur des livres. Craignant qu’ils n’aient été pillés, il décida qu’il fallait en informer les héritiers Kann lesquels ont alors lancé une action en justice et ont déposé une plainte en juillet dernier.

Les Wildenstein ont assuré au Art Newspaper que la galerie avait acheté les manuscrits avant la guerre, entre 1909 et 1930. Ainsi du livre des heures de Carpentin qui aurait été acheté au comte Louvencourt d’Abbeville en 1927. L’indication de cette date d’acquisition vient d’une lettre du 10 juillet 1950 émanant du marchand parisien Paul Jonas, qui avait servi d’intermédiaire, et qui avait écrit cette lettre afin d’appuyer la demande de restitution formulée par les Wildenstein après la guerre. La provenance Louvencourt est également mentionnée dans une publication de 1894. Des preuves du même ordre ont été produites pour les six autres manuscrits. Cependant, pour ajouter à la confusion, trois des manuscrits litigieux avaient appartenu, quelques années auparavant, à Édouard Kann, grand-oncle d’Alphonse, mais des documents attestent qu’ils ont été achetés par Wildenstein en 1909 et en 1930.

Confusion au Jeu de Paume
Selon les Wildenstein, les sept manuscrits faisaient partie d’un ensemble de plus de 500 œuvres d’art qui auraient été confisquées à leur famille pendant l’occupation allemande. Les responsables de la galerie affirment que les manuscrits ont été saisis dans leur coffre à la Banque de France, à Paris, le 30 octobre 1940, puis envoyés une semaine après au Jeu de Paume, où les nazis stockaient les œuvres d’art. Les Wildenstein supposent qu’il y a eu une confusion au Jeu de Paume et que les manuscrits ont été, à tort, inventoriés comme provenant de la collection Kann, confisquée au cours de la même période. Les manuscrits ont ensuite été acheminés à Füssen, en Bavière, puis récupérés par les forces américaines et transférés au point central de collecte de Munich en 1945.

Alphonse Kann, qui avait fui Paris pour rejoindre Londres en 1938, semble ne pas avoir entrepris de démarches pour récupérer les manuscrits jusqu’à sa mort en 1948, alors qu’il a revendiqué la proprieté de dizaines d’œuvres d’art.

Georges Wildenstein a fui vers New York en 1941 et l’année suivante, il a introduit une procédure, laquelle devait durer des années, auprès des autorités américaines qui avaient répertorié huit manuscrits (dont les sept litigieux), mais ses descriptions étaient plutôt vagues. Après la guerre, il a poursuivi ses recherches avec ardeur et certaines demandes de restitution des manuscrits sont consignées dans la “liste des biens confisqués en France durant la guerre”, liste qui a été publiée. En fin de compte, les sept manuscrits litigieux ont été rendus à Georges Wildenstein entre 1949 et 1952.
Stephen Somerstein, avocat new-yorkais représentant les descendants d’Alphonse Kann, rétorque que les nazis étaient “méticuleux” lorsqu’ils enregistraient les œuvres d’art pillées et qu’ils n’auraient pas pu faire d’erreur en inscrivant les numéros “ka”. Il a expliqué au Art Newspaper que les arguments avancés par les Wildenstein ne prouvent pas que la galerie était propriétaire des œuvres en 1940. “La seule indication fiable réside dans le fait que les registres des nazis prouvent que les œuvres étaient dans la maison des Kann en 1940. C’est aux Wildenstein qu’il revient de prouver que les nazis ont fait une erreur.”

Acheter pour garder longtemps
Pourquoi l’affaire a-t-elle éclaté tant d’années après la restitution des manuscrits à Wildenstein ? Il y a quatre ans, lorsque Sam Fogg a entrepris des recherches concernant les manuscrits, très peu de personnes savaient que la galerie était en leur possession. Les détracteurs des Wildenstein pourraient avancer qu’ils ont été tentés de conserver secrètement les manuscrits récupérés après-guerre pour ne les introduire sur le marché que plusieurs décennies plus tard.

On pourrait trouver bizarre que les Wildenstein aient attendu 1996 pour essayer de vendre les manuscrits, dont certains avaient été acquis dès 1909 si l’on ne savait que la galerie a la réputation légendaire de construire son stock et d’attendre, bien souvent, des décennies avant de vendre des objets. “Il ne faut jamais acheter une peinture si on n’a pas les moyens de la garder longtemps”, avait coutume d’affirmer Nathan Wildenstein, fondateur de l’entreprise.

Lorsque les descendants d’Alphonse Kann ont appris l’existence des manuscrits Wildenstein, leurs soupçons ont inévitablement été accrus par la réputation que s’est forgée la galerie pour ses agissements en temps de guerre. Bien que Georges Wildenstein ait fui Paris au début de l’année 1940,  pour rejoindre le sud de la France d’où il est ensuite parti pour les États-unis, il a permis l’“aryanisation” de son entreprise. Durant l’Occupation, la galerie a ainsi pu poursuivre ses activités, sous la direction de Roger Dequoy. Selon un rapport de 1946, à présent accessible, relatif aux œuvres d’art pillées par les nazis et émanant du bureau américain des services stratégiques, la galerie Wildenstein de Paris a entretenu des rapports avec d’autres marchands qui collaboraient avec les nazis. Des passages de ce rapport concernent Wildenstein, à propos duquel il indique : “En contact avec Haberstock [le plus important des marchands nazis] en 1942. Était parfaitement informé des transactions de Dequoy, conséquences de l’‘aryanisation’ de l’entreprise Wildenstein. En contact avec Fabiani [avec Dequoy, l’un des plus puissants collaborateurs du milieu de l’art parisien] au cours de l’été 1945, qui a occupé sa suite au Dorchester de Londres.”

Guy Wildenstein a récemment déclaré que ce document de 1946 n’est pas “fiable” et que les membres de la galerie ont été blessés par les accusations d’“aryanisation” portées à l’encontre de leur famille. Guy Wildenstein a donc intenté un procès à Hector Feliciano pour les allégations figurant dans son livre publié en 1995, Le Musée disparu : enquête sur le pillage des œuvres d’art en France par les nazis. Bien que la cour d’appel de Paris eût confirmé la décision rendue par une juridiction de première instance en faveur d’Hector Feliciano, Wildenstein a décidé de porter l’affaire en cassation.

Pendant ce temps, la bataille pour l’appartenance des manuscrits Wildenstein a pris une nouvelle tournure. Trois d’entre eux viennent d’être achetés par le marchand londonien Sam Fogg. Pour l’instant, la Cour suprême de New York a surtout été témoin de querelles concernant la procédure, dont certaines pourraient être réglées devant les tribunaux le mois prochain. L’affaire à proprement parler pourrait alors être examinée l’année prochaine.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°113 du 20 octobre 2000, avec le titre suivant : Manuscrits confisqués ? Wildenstein se défend

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