Leslie Waddington : Londres menacée ?

Leslie Waddington est inquiet pour le marché britannique

Le Journal des Arts

Le 4 février 2000

Leslie Waddington vend de l’art moderne depuis 1957 à Londres, dans sa vaste galerie de Cork Street. Il propose des œuvres de Picasso, Matisse et Henry Moore, et représente Barry Flanagan, Patrick Caufield, Peter Hallé et la succession Dubuffet. Il fait le point sur le marché londonien en 1999.

Quels sont les principaux facteurs qui ont influencé le marché l’an dernier ?
L’un des événements les plus marquants aura été l’échec du Parlement européen de parvenir à un accord sur la question du droit de suite. Selon un rapport publié en décembre, ni la France, ni l’Allemagne ne seraient disposées à continuer à défendre ce système. Certaines des idées émanant de Bruxelles sont complètement stupides et foncièrement malhonnêtes, comme la déclaration de la commission prévoyant que l’imposition du droit de suite permettrait l’augmentation des revenus de quelque 250 000 artistes. Il apparaît aujourd’hui que seuls 600 artistes en bénéficieraient, France et Allemagne confondues. Si le droit de suite ne s’applique pas au Royaume-Uni, le marché londonien se trouvera sur un pied d’égalité avec celui de New York ; mais si le droit de suite entre en vigueur, une œuvre de Matisse d’une valeur de 2 millions de livres sterling coûtera 20 000 livres de plus à Londres par rapport à New York.

En art moderne, quelles sont les spécialités qui se sont distinguées ?
Vendre des œuvres d’art dépend toujours du contexte économique. L’économie nord-américaine est en pleine expansion. Il y a un an et demi, nous réalisions 30 à 40 % de nos ventes en Amérique du Nord, contre près de 80 % cette année ; ce sont donc les artistes américains qui se vendent le mieux. Notre chiffre d’affaires a augmenté de 20 à 25 % pour atteindre 16 millions de livres sterling.

Quelles sont les retombées de l’utilisation de l’Internet pour votre entreprise ?
Elles sont considérables. Nous disposons d’un très bon site sur lequel nous avons vendu, en 1999, six ou sept sculptures que les visiteurs ont pu découvrir sur leur écran, parmi lesquelles des œuvres de Barry Flanagan à environ un demi-million de dollars. Nous avons également vendu des tableaux grâce au site, mais pas directement en ligne.

Quelles ont été pour vous les meilleures foires ?
La foire de Bâle aura été la plus fructueuse. Pour la première fois en 1999, nous avons participé à celle de Palm Beach, où nous avons conclu des ventes de 5 à 6 millions de livres sterling. Nous avons fait de bonnes affaires à Chicago, mais pas à la Fiac, qui a été un véritable désastre car elle coïncidait avec une importante fête juive. Maastricht et Bâle restent les deux foires les mieux organisées au monde. Nous réalisons des résultats intéressants à Maastricht, bien que ce salon soit surtout axé sur les maîtres anciens. Les foires de Londres, qui manquent de professionnalisme, à l’exception de Grosvenor House, n’intéressent pas les plus gros clients.

Comment le marché londonien va-t-il évoluer ?
Il ne fait aucun doute que le marché européen est en progression. De nombreux lots ont été acquis par des Européens lors des ventes de décembre et cela me réjouit. Je pense que le marché londonien va se concentrer davantage sur l’Europe et probablement perdre du terrain. Il est florissant pour l’instant, car il dispose de nombreux experts de qualité, mais les acheteurs sont en Europe et aux États-Unis. Christie’s et Phillips sont maintenant français et Sotheby’s américain. La seule chose qui protège encore Londres est l’extraordinaire savoir de ses marchands et de ses experts.

Jusqu’à quel point les conseillers en art influencent-ils le marché ?
Ce sont pour la plupart d’anciens collaborateurs de Sotheby’s et de Christie’s, comme Simon de Pury, Ian Dunlop ou encore James Roundell. De ce fait, ils disposent de nombreux contacts et savent où se trouvent tous les tableaux vendus récemment. Ils ont cinq à dix ans d’avance sur le marché.

L’approvisionnement constitue-t-il l’un de vos principaux problèmes ?
Je ne dispose malheureusement plus du soutien financier dont je bénéficiais avant les années quatre-vingt-dix, mais en ouvrant l’œil et en voyageant, on trouve toujours du “stock”. Toutefois, la plupart des acheteurs veulent surtout des œuvres exceptionnelles. Notre marché est comparable au marché financier. On compte une cinquantaine d’entreprises qui marchent vraiment bien, les autres se débrouillent. Les ventes d’œuvres de moyenne gamme restent très rentables.

Que va-t-il advenir de la flambée des prix sur les œuvres des jeunes artistes britanniques ?
Je pense qu’il y aura un ou deux survivants, comme pour les générations précédentes dont certains représentants étaient censés changer le monde. Phillip King et Jack Smith étaient aussi adulés que Damien Hirst, mais il n’y avait personne pour les promouvoir. Les jeunes marchands sont aujourd’hui nettement plus performants et plus engagés que par le passé. J’ai le plus grand respect pour Jay Joplin, et je pense que Damien Hirst sera l’un de ces artistes survivants, car il est original et présente un réel talent pour assurer sa promotion. Le problème de l’art britannique est la faiblesse de son soutien critique et intellectuel ; les collectionneurs s’intéressent à une certaine forme d’art pendant quelques années, puis ils suivent une autre mode.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°98 du 4 février 2000, avec le titre suivant : Leslie Waddington : Londres menacée ?

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