Ventes publiques

Les ventes aux enchères se délocalisent

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 3 avril 2019 - 847 mots

Pour créer l’événement ou élargir leur public, les maisons réalisent des ventes hors les murs. Certaines, comme Artcurial ou Rouillac, sont passées maîtres en la matière.

Pour élargir leur clientèle, pour donner un caractère plus événementiel à une vacation ou replacer celle-ci dans un cadre sur mesure, les maisons de ventes n’hésitent pas à aller frapper le marteau hors de leurs murs. Ainsi, lorsque Radio France décide de vendre aux enchères des instruments de musique et du matériel audionumérique, Art Richelieu monte bien évidemment l’opération à la « maison ronde ». C’est l’assurance d’attirer plus largement les amateurs, les professionnels, les collectionneurs et les médias. 

Des ventes plus solennelles
Se délocaliser, c’est aussi signifier l’importance de la vente, comme en 2017 lorsque Armor enchères, pour une grande vacation Marine-Bretagne (bijoux, maquettes, dessins, toiles, faïences), a transformé le palais des congrès de Perros-Guirec en salle des ventes, les cotes des faïences de Quimper se sont envolées. « Le palais des enchères a très bien fonctionné, nous avons retrouvé nos fidèles mais également de nouveaux acheteurs », avaient alors déclaré les commissaires-priseurs de Saint-Brieuc, se promettant de renouveler cette expérience en bord de mer au moins une fois par an, ce qu’ils ont fait.

Lorsqu’il s’agit de disperser tout le mobilier d’un palace (L’Hôtel de Crillon à Paris par Artcurial) ou d’un château, le faire sur place ajoute une dimension plus solennelle à la vente et permet aux acheteurs de se projeter dans les décors existants. C’est le choix fait par Ivoire Toulouse pour le manoir anglo-normand d’Ax-les-Thermes, en 2018. L’exposition préalable a permis au public de pénétrer dans ce château entièrement meublé d’objets d’art des XVIIIe et XIXe siècles, lui donnant envie d’enchérir sur l’un des 180 lots à adjuger. L’année précédente, Ivoire Saumur dispersait le mobilier et le matériel de réception du parc Maupassant à Allonnes (Sarthe), attirant plus de quatre cents personnes in situ. L’ensemble de vases géants, de statues, de colonnes, de temples, de lanternes, de bancs et de lustres avait ainsi trouvé preneur.

Même stratégie du côté des voitures de collection, pour surfer sur les grands rassemblements comme Osenat à Époqu’auto (Lyon) ou Artcurial à Rétromobile (Paris) et au Mans Classic où d’anciens bolides du circuit des 24 heures se produisent durant deux jours, attirant nombre d’aficionados. En septembre 2016, la maison française s’était même propulsée à Catz, dans la Manche, où l’ancien Normandy Tank Museum fermait ses portes, écoulant avec succès les 130 lots de la collection Nerrant & fils dévolus au D-Day. Les nostalgiques n’avaient pas manqué ce rendez-vous et la vente avait généré 3,7 millions d’euros, deux fois l’estimation initiale. Une jeep de l’armée américaine ayant participé au débarquement avait même atteint le record de 77 000 euros, l’émotion liée au site ayant fait monter l’adrénaline. 

Un concept innovant : Wework
Récemment, Artcurial a innové en s’associant à Wework, une société qui propose des espaces de travail partagés à l’esthétique soignée et à l’ambiance conviviale. En janvier, cette entreprise américaine très tendance a accueilli, dans ses locaux du 92 avenue des Champs-Élysées, Artcurial, qui y a exposé 250 lots de 200 à 35 000 euros, à destination de jeunes amateurs d’art contemporain, de design, de street art, de photographie, ensuite proposés lors de la vente « More ». « Cela s’est avéré un grand succès car nous avons ainsi rencontré des clients qui n’auraient pas franchi la porte d’une salle de ventes traditionnelle alors qu’ils figurent parmi les cibles que l’on souhaite toucher. D’autant que ce lieu de coworking est vaste, fréquenté par différents types d’utilisateurs et que Wework communique beaucoup dans le quartier et dans les hôtels alentour », souligne Emmanuel Bérard, directeur associé en charge du département design d’Artcurial. 

Quant à Christie’s, elle organise systématiquement ses enchères de bijoux dans l’écrin de l’hôtel des Berges à Genève, un palace fréquenté par une clientèle très aisée et internationale, n’hésitant pas à privatiser tout le premier étage, et à transformer les chambres et les salles de bains en bureaux pour l’occasion, confie-t-on au sein de la maison de François Pinault. Enfin, la maison Rouillac, située en Touraine, est probablement la pionnière, s’expatriant depuis 1989 dans des lieux de caractère. « Pour nos enchères de prestige, nous l’avons fait pendant trente ans au château de Cheverny et, depuis cinq ans, au château d’Artigny, avec notre garden party à la française ; pour nos ventes de qualité, c’est depuis six ans à l’hôtel Goüin de Tours, le plus bel hôtel particulier Renaissance du Val de Loire, et, pour l’art contemporain, depuis deux ans au CCC Olivier Debré », précise Philippe Rouillac. « Ces délocalisations sont très courues tant du grand public que des amateurs et des collectionneurs, sans oublier la presse et les télés ! » ajoute-t-il.
Pour le commissaire-priseur, rien d’étonnant : « Ce n’est pas pareil d’acheter un coffre à 7 millions d’euros, un vase chinois ou un tableau à 5 millions dans ces sites de rêve. Ces ventes extérieures sont dans nos gênes et expliquent sans doute nos douze enchères millionnaires, étant les seuls en province à les aligner avec constance. Quant aux vendeurs, ils sont tout autant sensibles à la présentation de leurs lots dans un bel écrin. » 

Thématiques

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°722 du 1 avril 2019, avec le titre suivant : Les ventes aux enchères se délocalisent

Tous les articles dans Marché

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque