Mardi 25 septembre 2018

Nationalisations russes

Les restitutions se font attendre

Le Journal des Arts

Le 21 novembre 2003 - 927 mots

Le gouvernement russe se réjouit du retour de chaque œuvre saisie par les nazis, tout en évitant soigneusement la question des collections nationalisées par les bolcheviks.

SAINT-PÉTERSBOURG - Ces dernières années, les œuvres d’art des collections russes pillées par les nazis ont lentement mais sûrement pris le chemin du retour. Si le gouvernement russe se réjouit de chacune de ces restitutions, la question de celle des œuvres confisquées par les bolcheviks après la révolution de 1917 n’est pas à l’ordre du jour.

Les œuvres nationalisées, issues de milliers de collections privées à travers la Russie, sont aujourd’hui dans les musées russes. Les demandes de restitution sont peu nombreuses, car ces confiscations sont toujours sous le coup de la loi russe et les descendants des victimes sont loin d’être entendus.

Quelques plaintes ont été déposées, en vain, depuis les années 1920, par des héritiers résidant en dehors de la Russie, lorsque des œuvres saisies apparaissaient sur le marché international. À Londres, en 1929, la princesse Olga Paley avait attaqué en justice un marchand dénommé Weisz. En 1928, ce dernier avait acquis auprès du gouvernement soviétique des œuvres qui avaient appartenu à la princesse. La vente ayant eu lieu en territoire soviétique, sous un gouvernement reconnu par le Royaume-Uni, un tribunal britannique a jugé la transaction légitime, en vertu d’une disposition appelée « Act of State Doctrine » (Acte de doctrine d’État).

Sur la base du même raisonnement juridique, ont également été écartées les demandes des émigrés russes résidant aux États-Unis : « La doctrine a eu pour effet que les États-Unis appliquent et reconnaissent les actes publics des gouvernements étrangers, même si ces actes ne sont ni valides ni acceptables sur le territoire américain », explique Sharon Flescher, directeur exécutif de l’International Foundation for Art Research. « Les déclarations faites pendant et après la Seconde Guerre mondiale ont annulé les transactions nazies. Là est toute la différence. Nous n’avons jamais annulé les actions russes. »

Le Musée national de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg abrite aujourd’hui dans ses collections permanentes des œuvres provenant d’une douzaine de collectionneurs dont Sergeï Chtchoukine et Ivan Morozov, deux des plus grands amateurs d’art de la Russie prérévolutionnaire (lire ci-contre et  le JdA no 176, 12 septembre 2003). À l’image de ses homologues des musées russes, le directeur de l’institution, Mikhaïl Piotrovsky, refuse d’aborder la question. « Il n’y a rien d’embarrassant, plaide-t-il. Les nationalisations font partie de l’histoire, elles sont le résultat d’une décision prise par le gouvernement de l’époque comme dans d’autres pays qui ont subi une révolution, telle la France. »

Afficher la provenance des tableaux
Si la plupart des héritiers expriment un intérêt pour une compensation, ils avouent n’avoir aucun projet concret de demande de restitution. La baronne Hélène de Ludinghausen est une descendante de la famille Stroganov dont la collection comprenait plus de 350 œuvres d’art, aujourd’hui répartie entre le Musée de l’Ermitage, le Musée russe, l’Académie d’art russe, le Musée Pavlovsk et les Archives historiques de l’État russe. Après avoir visité l’exposition « Les Stroganov : mécènes et collectionneurs », actuellement présentée à l’Ermitage, la baronne, dont la Fondation Stroganov percevra un pourcentage des droits d’entrée pour la manifestation, nous a confié : « Je ne demande rien en retour, mais, en ayant vu ce qui appartenait autrefois à ma famille, je ne m’opposerais pas à cette idée [de restitution], si on me l’offrait. »

En 2001, Yelena Yakovleva, une historienne de l’art travaillant au Musée d’État russe, achevait une enquête de cinq ans sur la collection d’Arkady Roumanoff, rédacteur en chef du journal tsariste Russkoye Slovo. Après la révolution, la collection Roumanoff, qui comprenait des œuvres de peintres russes du XXe siècle, fut envoyée au Musée russe ; un inventaire précis en fut établi, et les œuvres furent disséminées à travers l’Union soviétique. Yelena Yakovleva a retrouvé des œuvres de la collection Roumanoff dans 25 musées de 4 États de l’ex-bloc soviétique. Aujourd’hui, la famille Roumanoff réside en France et souhaiterait une compensation. « Je pense que le mieux serait de laisser l’entrée des musées gratuite et d’afficher la provenance des tableaux qui appartenaient à mon père », déclare Daniel Roumanoff, fils d’Arkady Roumanoff.

Contrairement au Musée russe, certaines institutions mentionnent les anciens propriétaires des tableaux sur les cartels. Lorsque Mikhaïl Piotrovsky est devenu directeur de l’Ermitage en 1992, le musée s’est fait un devoir d’afficher l’origine prérévolutionnaire des tableaux. Pour le directeur, la restitution n’est pas un problème, ce qui compte c’est la reconnaissance de « la contribution des anciens propriétaires ».

Ces dix dernières années, le gouvernement russe a pourtant restitué à l’Église orthodoxe la plupart des objets de culte saisis par les bolcheviks, ce qui pousse certains à se demander pourquoi la loi n’est pas la même pour tous.

L’héritier français de Chtchoukine retire sa plainte

André-Marc Delocque-Fourcaud, descendant de Sergeï Ivanovich Chtchoukine (1854-1936), vient d’abandonner les poursuites contre le Los Angeles County Museum of Art (LACMA). L’héritier avait intenté un procès au musée américain pour réclamer une part des bénéfices de l’exposition des « Chefs-d’œuvre français du Musée Pouchkine de Moscou » (lire le JdA no 176, 12 septembre 2003). « À la suite de discussions entre mes avocats et ceux du Musée des arts du comté de Los Angeles, nous allons effectivement vers un désistement négocié de notre action », nous a-t-il confié. La collection Chtchoukine, qui inclut des œuvres de Vincent van Gogh, Henri Matisse, Claude Monet, Edouard Manet, et Pablo Picasso, a été nationalisée par le gouvernement russe en 1918 et divisée entre le Musée Pouchkine et le Musée de l’Ermitage. M. M.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°181 du 21 novembre 2003, avec le titre suivant : Les restitutions se font attendre

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