Justice

Les méandres de l’affaire Prouvé

Par Marie Potard · Le Journal des Arts

Le 12 avril 2017 - 1299 mots

Depuis 2009, des meubles de Jean Prouvé sont au cœur d’une bataille juridique entre marchands de mobilier des années 1950. Le rapport d’expertise fait débat.

PARIS - Avant le scandale du faux mobilier XVIIIe, c’est celui du XXe qui a été éclaboussé. Depuis neuf ans, trois marchands du domaine, Philippe Jousse, François Laffanour et Patrick Seguin accusent leur confrère Éric Touchaleaume d’avoir vendu des meubles de Jean Prouvé contrefaits.

L’affaire commence le 15 avril 2008 chez Artcurial : le trio se porte acquéreur d’un fauteuil Kangourou, d’un fauteuil de bureau et d’une table de salle à manger en aluminium de Jean Prouvé (1901-1984) mis en vente par Éric Touchaleaume. Dès cette époque, les trois marchands ont pourtant des doutes sur l’authenticité des pièces. « Nous avions des interrogations sur ces meubles, mais s’ils étaient bons, il s’agissait d’objets exceptionnels. Nous les avons achetés pour en avoir le cœur net et nous les avons fait expertiser », explique François Laffanour. Dans la même vente, Larry Gagosian achète une table trapèze. Un an après, en 2009, Philippe Jousse, François Laffanour et Patrick Seguin portent plainte pour contrefaçon : une expertise privée du laboratoire LAE  Bordeaux aurait renforcé leur intuition. Ils découvrent aussi que les documents portés au catalogue d’Artcurial concernant le lot 9, une « table trapèze pour le Commissariat à l’Energie Atomique (CEA) 1954-1958 » (sic) sont des faux. L’expertise menée par la Gendarmerie nationale en juillet 2010 a démontré que la photo prise dans les ateliers du CEA d’Alger est un photomontage. Fausse, également, la lettre reproduite aux côtés de ce lot. Datée de 1958 et soi-disant envoyée par Prouvé à l’architecte du CEA Michel Luyckx, elle indique que désormais, son éditeur Steph Simon s’occupe de la diffusion de son mobilier. Or, il est impossible que ce courrier provienne de la machine de Jean Prouvé conservée par sa fille, car la signature a été apposée au jet d’encre, qui n’existait pas alors. Éric Touchaleaume assure de son côté que c’est son chineur franco-algérien, Abdelhakim Bouadi, qui lui a remis ces documents falsifiés. Il porte plainte contre X en juin 2009.

L’affaire traîne devant la justice. Mais courant 2016, elle prend une nouvelle tournure avec la nomination de la juge Aude Buresi. Elle désigne dans la foulée Vincent Bertaud du Chazaud comme expert judiciaire, lequel remet son rapport le 30 juin dernier, un pavé de 167 pages, assez indigeste et souvent abscons.

Expertise scientifique
Ce dossier épineux soulève un premier problème : quand les meubles ont-ils été produits ? Pour apporter des éléments de réponse, l’expert a testé le taux d’arsenic contenu dans les pièces. L’acier lorrain, très chargé en arsenic, était utilisé par Prouvé dans ses ateliers de Maxéville de 1920 à 1956. Par comparaison avec des meubles à l’authenticité incontestable, il conclut que le taux d’arsenic contenu dans les pièces incriminées est inférieur à celui des meubles de référence qui « ne sont pas compatibles avec la composition des aciers employés par Jean Prouvé ». D’autre part, l’expert révèle la présence d’akaganéite dans l’acier, « une phase à rapprocher de l’utilisation de produits chlorés pour réaliser des produits artificiels de corrosion ».

Pour contrer ce test scientifique, Éric Touchaleaume évoque alors une fabrication plus tardive des meubles par Steph Simon (1902-1982), hors de la Lorraine. Diffuseur exclusif du mobilier des Ateliers Jean Prouvé depuis 1949, ce dernier reprend l’usine après le départ du designer en 1956 et ouvre une galerie à Paris. « Il a très bien pu continuer de faire produire hors de Lorraine des meubles Prouvé pour ensuite les distribuer dans sa galerie dont il se sépare en 1974. C’est d’ailleurs le cas du bureau Présidence », soutient le défendeur. Par ailleurs, le marchand reproche au rapport de passer sous silence cette période : « bien que des meubles Prouvé aient encore été produits après 1956 (période Steph Simon), le corpus de référence n’en comporte pas », note l’expert. Les a-t-il exclus volontairement de son analyse ? Pour Christian Beer, l’avocat des plaignants, « aucun meuble de la typologie de ceux en cause n’a été fabriqué par Steph Simon. C’est une fiction ».

Arsenic et akaganéite

Le rapport précise également : « les meubles potentiellement produits hors de Lorraine sur la période Steph Simon (1956-1974) ne seront malheureusement pas détectables par ce test ». « Donc ce test de l’arsenic n’est pas conclusif et Steph Simon n’utilisait pas forcément le même acier », en déduit Antoine Vey, avocat d’Éric Touchaleaume et associé de Me Dupond-Moretti. Sans compter que ce test est inopérant pour l’aluminium. Pourtant, « Éric Touchaleaume n’a évoqué cette fabrication tardive qu’après le dépôt du prérapport d’expertise et celle-ci n’a pas été confirmée par l’expert, puisqu’aucun meuble de cette typologie n’a été fabriqué après la fermeture de Maxéville », soulève François Laffanour. Concernant les traces d’akaganéite liées à une potentielle corrosion artificielle, « elles peuvent provenir de l’exposition d’une ville côtière au climat salin, comme Alger ou d’ateliers de restauration où le recourt au chlore est très fréquent », rétorque Maître Antoine Vey.

Pour appuyer ses recherches scientifiques, l’expert a aussi examiné les Archives départementales de Meurthe et Moselle (ADMM) à Nancy, qui rassemblent les documents de Jean Prouvé à Maxéville. Concernant le fauteuil de bureau, il dit : « pour le fauteuil bridge à ossature d’aluminium, il n’existe aucun plan aux ADMM ». Éric Touchaleaume rétorque : « Les trois quarts des créations de Prouvé n’ont pas de provenance avérée et vérifiable. De plus, beaucoup de pièces ont été déplacées du lieu d’origine. Enfin, il y a de nombreuses variantes chez lui qui ne sont pas toutes répertoriées dans les archives Jean Prouvé. » Quant aux plaignants, ils assurent que tout est référencé.

La provenance algérienne de certains meubles incriminés est-elle concevable ? Christian Beer est très clair sur le sujet. « D’après les spécialistes ayant consulté les archives, il n’existe aucun document de fabrication, pas de mention d’études spécifiques dans les cahiers de plans ou de mention de commandes dans les archives administratives pour le CEA d’Alger ou la Maison de l’Enfance de Constantine. » Éric Touchaleaume estime de son côté qu’une provenance du CEA d’Alger est plausible « puisque Prouvé a travaillé pour le CEA en France, notamment à Marcoule, Saclay, Grenoble ». En outre, l’expert reconnaît qu’il existe bien des échanges de courriers entre Jean Reverdy, Michel Bataille et Jean Prouvé où apparaît le nom de Michel Luyckx, l’architecte du CEA. « Inexplicablement, il ne retient pas ces courriers », se désole le marchand.

Autre point de friction, la partie défenderesse invoque un rapport d’expertise judiciaire lacunaire. « Il ne dresse aucune conclusion et ne se prononce pas sur la date de fabrication des meubles », tempête Antoine Vey. Il poursuit : « On a le sentiment que l’expert cherche à discréditer les meubles et qu’il est fortement influencé par les faux documents, comme s’il s’agissait d’un tout, alors qu’on lui demande d’analyser techniquement les pièces, soit une par une, ce qu’il ne fait pas ». De même, concernant le corpus de tables trapèze établi par Éric Touchaleaume pour démontrer l’existence de nombreuses variantes de ces tables, un imbroglio persiste. Selon lui, un tel corpus existe, ce que contestent les plaignants. « L’expert écarte cette hypothèse au prétexte que les dessins ont été réalisés par André Le Stang, alors qu’il est un proche collaborateur de Prouvé dès 1948, qu’ils se fréquentent encore après le départ de Prouvé en 1956 et qu’il a travaillé par la suite en indépendant avec Steph Simon », commente Éric Touchaleaume.

Pour l’heure, Éric Touchaleaume est placé sous le statut de témoin assisté et n’est donc pas mis en examen. Son avocat n’envisage que deux hypothèses : « Soit il s’est fait piéger par ses concurrents qui souhaitent l’éliminer, au vu des éléments du dossier, cela reste une piste très probable ; soit il se serait fait berner par un faussaire de génie. Encore faudrait-il apporter la preuve que ces meubles sont faux, ce qui, après neuf ans de procédure, n’est toujours pas démontré. » « Tout ce que nous souhaitons, c’est que les objets vendus aux collectionneurs soient authentiques, nous ne voulons que stopper les ventes de contrefaçons et le reste n’est que conjectures », conclut, quant à lui, François Laffanour.

Légendes photos

« Fauteuil Visiteur FV 22 » dit également fauteuil « Kangourou » et la table « Trapèze » démontable à deux pieds à éclairage sous plateau de verre. © Les photos de ce mobilier dont l’authenticité pose question ont été fournies au Journal des Arts par Éric Touchaleaume.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°477 du 14 avril 2017, avec le titre suivant : Les méandres de l’affaire Prouvé

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