Vendredi 14 décembre 2018

Marché de dupes

Les arts premiers, une affaire sensible

Le « pedigree » des objets d’arts premiers reste une affaire sensible.

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 9 juillet 2009 - 785 mots

Le 1er juillet, une vente de prestige d’arts premiers à l’hôtel de ventes de Drouot-Richelieu, à Paris, proposait des lots sujets à caution. Estimations exagérées, authenticités douteuses, descriptions étranges…, cet ensemble a fait réagir les spécialistes.

PARIS - En période de crise,  certains commissaires-priseurs, travaillant au ralenti, sont parfois tentés d’accepter des ventes entières de spécialités (arts premiers, art asiatique, archéologie, objets de marine…) apportées par des experts plus ou moins compétents, voire malhonnêtes. Heureusement, la plupart du temps, le marché de connaisseurs fait le tri et écarte les objets douteux.
La vente d’arts premiers du 1er juillet à Drouot (SVV Rieunier & associés), dite « de prestige », était sujette à caution. Ses résultats ont été décevants. Un tiers des lots ont trouvé preneurs dont la majorité en dessous de leur estimation, preuve de leurs surestimations. « Les estimations étaient justes. Le marché est morose en ce moment à cause de la crise », défend l’expert Serge Reynes. On pouvait cependant douter de l’authenticité de plusieurs lots, ou du moins comprendre que des estimations étaient inappropriées à la seule lecture du catalogue. Ainsi est-il étonnant de trouver une rarissime sculpture Taïno de l’île de Saint-Domingue dont le descriptif mentionne « une analyse au carbone 14 [qui] situe la fabrication de cette œuvre au XVIIe siècle » et en conclut : « ce qui atteste de la continuité de la tradition précolombienne malgré la conquête espagnole ». En fait, la datation au carbone 14 permet seulement, dans le meilleur des cas, d’évaluer l’ancienneté du bois, en l’occurrence daté du XVIIe siècle. Quant au peuple Taïno, il s’est éteint à l’arrivée des Espagnols à la fin du XVe siècle ! Quand un objet ne possède pas de pedigree, l’expertise consiste à se reposer sur l’analyse scientifique – encore faut-il veiller à bien interpréter ses résultats. Estimée 22 000 euros, la sculpture « Taïno du XVIIe » a tout de même trouvé preneur à 12 400 euros.
Une cloche cérémonielle en bronze de Bénin était considérée comme l’un des objets phares de la vacation. Pour situer l’ancienneté de cet objet, il était seulement indiqué « Art du Bénin, XVIe-XIXe ». « En l’absence comparative du métal, j’ai été prudent sur la datation », avance pourtant l’expert, qui n’a pas cru nécessaire d’opérer des rapprochements stylistiques pour pouvoir mieux la situer dans le temps, mais qui la trouve suffisamment « belle » pour lui donner une estimation basse de 70 000 euros. Elle a été achetée 32 200 euros, un prix adapté à une cloche du XIXe. Le même objet daté du XVIIe ou du XVIIIe siècle vaudrait autour de 700 000 euros et monterait à 1,5 million d’euros si sa datation remontait au XVIe siècle, pour redescendre à 300 euros dans le cas d’une belle cloche décorative du XXe siècle. En outre, la cloche affichait une provenance « ancienne collection du Dr Lindner, Münich », ce qui rassure toujours les collectionneurs. Pourtant, si le Dr Lindner est effectivement un collectionneur connu, amateur de pièces du Bénin, il a parfois acquis des objets tardifs dont il s’est séparé après examen. Cette cloche ferait-elle partie de ses erreurs d’acquisitions ?

Un doute persiste
Quant à la sculpture Uli de Nouvelle-Irlande, la pièce maîtresse de la vente estimée 250 000 à 350 000 euros, elle suscite un certain nombre d’interrogations. Elle a appartenu à Maurice de Vlaminck, provenance qui n’est pas contestée puisqu’il existe une photo du peintre entouré d’objets d’arts premiers parmi lesquels figure cette sculpture. Mais cette provenance ne constitue pas une référence d’authenticité, sachant que l’artiste s’entourait aussi de « curios », c’est-à-dire de copies contemporaines d’objets tribaux. Une petite enquête du côté de Saint-Germain-des-Prés, chez les marchands d’arts premiers, nous a conduit à retrouver la trace du Uli avant qu’il ne subisse d’importantes restaurations dont de complets repeints – « un rafraîchissement » selon l’expert, qui nous avait pourtant fourni un rapport de condition attestant de sa polychromie d’origine. Un doute persiste sur l’ancienneté, voire l’authenticité du Uli, lequel n’a pas trouvé preneur. Quoi qu’il en soit, il est faux de prétendre, comme il est indiqué dans le catalogue, que « cette œuvre est à rapprocher de celle de l’ancienne collection Alain Schoffel, vendue au Musée du quai Branly, ainsi que de celle de l’ancienne collection André Breton », qui sont deux Uli de type et de taille différents. La vente recèle des incohérences assez troublantes pour d’autres pièces qui sont mélangés à des objets par ailleurs tout à fait authentiques au demeurant. Une confusion des genres qui n’est pas propre à rassurer le marché.

ARTS PREMIERS

Estimation : 1,4 million d’euros
Résultats : 297 300 euros
Nombre de lots vendus/invendus : 60/105
Lots vendus : 36 %

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°307 du 10 juillet 2009, avec le titre suivant : Les arts premiers, une affaire sensible

Tous les articles dans Marché

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque