« L’art le meilleur est le plus cher »

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 24 avril 2008

Depuis quelque temps, le monde de l’art tire les sonnettes d’alarme. Pas seulement pour annoncer la récession économique, mais pour prévenir d’un mal plus sourd : le manque de repères d’un marché qui semble défier aussi bien l’histoire que la critique d’art. « L’argent a-t-il ruiné l’art ? », s’interrogeait l’an dernier le critique d’art du New York Magazine Jerry Saltz, en rajoutant : « À aucun moment ces cinquante dernières années, la critique d’art n’a eu aussi peu d’effet sur le marché que maintenant ».

À son tour, en mars, la plume acérée du Guardian, Adrian Searle, martelait la question : « Le gros fric a-t-il remplacé l’expert comme véritable autorité dans le monde de l’art ? » Voilà deux ans, le quotidien britannique, évoquant la fortune de Damien Hirst, se demandait même si un artiste pouvait continuer à être bon s’il gagnait trop d’argent. Les acteurs du marché semblent eux imperméables à ce genre de considérations. Le spécialiste de Sotheby’s Tobias Meyer a même eu l’impudence de déclarer un jour : « L’art le meilleur est le plus cher, parce que le marché est très intelligent » (sic !).
Comment expliquer cette perte de poids de la critique d’art sur les collectionneurs ? Seraient-ils trop sérieux, hermétiques ou sentencieux, pas assez sexy, glamour ou people ? « Les critiques ne sont pas des policiers, ni des régulateurs de marché, ni des hérauts de valeurs éternelles, module Adrian Searle. Je me demande pourquoi un critique se plaint que ses écrits aient une influence négligeable sur le marché. Même si j’ai pris un certain plaisir à deux trois occasions à rendre Charles Saatchi fou de rage, je me fiche pas mal si les collectionneurs se préoccupent de ce que j’écris ou pas. » Les amateurs eux multiplient pourtant les abonnements aux luxueux magazines américains comme Art Forum. Le hic, c’est que ces revues dites de références ressemblent de plus en plus à des Bottin de publicités…
Peut-être la faible influence de la critique s’explique-t-elle par la puissance extrême des conseillers. Or, peu de plumes cherchent l’écoute des collectionneurs. Une certaine frilosité pour le monde de l’argent et une crainte du conflit d’intérêt explique ces réserves. Il y aurait quelque part un marché de dupe si un critique-conseiller poussait un amateur à acheter, moyennant une rétribution financière, un artiste, dont il vient de faire l’éloge dans un article. Car, aussi négligeable que soit l’impact d’un papier sur la cote d’un artiste, il n’est pas totalement inexistant.
Si les critiques font rarement office de conseiller, ils n’en prennent pas moins parfois la voie du marché. Cay Sophie Rabinowitz, Marc Spiegler et Andrea Bellini ont pris les rênes, qui de la Foire de Bâle, qui d’Artissima (Turin). D’autres ouvrent des galeries, ou en deviennent l’éminence grise, comme feu Bernard Lamarche-Vadel avec la galerie Piltzer (Paris). La très branchée Reena Spauldings a été formée par des critiques et artistes tout comme la galerie Castillo/Corrales (Paris), lancée en février 2007 notamment par Thomas Boutoux et François Piron et l’artiste Oscar Tuazon. Ce qu’on attend de ces critiques devenus acteurs du marché, c’est d’en montrer une autre face, moins tonitruante, plus réflexive.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°280 du 25 avril 2008, avec le titre suivant : « L’art le meilleur est le plus cher »

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