Samedi 24 février 2018

L’art et les crises, quelques conseils de marchands

Le Journal des Arts

Le 1 septembre 2008

L’économie russe s’est effondrée, celle de l’Asie est en crise, l’Amérique du Sud menace à son tour d’entrer dans une période de repli, et les places boursières sont agitées de turbulences. Le marché de l’art, qui s’orientait de nouveau à la hausse, risque-t-il d’être entraîné dans une dépression comparable à celle de 1992 ? À l’époque, de nombreux marchands, pris au dépourvu, s’étaient retrouvés avec des emprunts bancaires à rembourser et un stock d’œuvres trop important qui avait subitement perdu la moitié de sa valeur. Avec notre partenaire éditorial, The Art Newspaper, nous avons demandé à des marchands quelles leçons ils avaient tirées de la dernière crise, ainsi que leurs conseils pour surmonter les perturbations actuelles. Dans l’ensemble, ils se montrent optimistes, et aucun d’entre eux n’a pour l’instant remarqué un quelconque fléchissement du marché.

Heinz Berggruen
Collectionneur, ancien directeur de la galerie Berggruen, Berlin
“N’acheter que si l’on en a les moyens ; prendre le temps de réfléchir ; être prudent dans ses achats”.
J’ai traversé plusieurs crises du marché, mais comme je n’étais pas endetté, je m’en suis toujours sorti. N’ayant pas le couteau sous la gorge, j’ai eu le temps de réfléchir. Le dollar a beau être en baisse et la Bourse avoir perdu 25 %, je ne suis pas inquiet. Au mois de juillet, j’ai acquis chez Christie’s un très beau petit format de Klee pour 1,1 million de livres sterling. Même si le marché s’effondre, je possède un magnifique tableau qui ne cessera jamais de me réjouir. Mais ceux qui achètent par pure spéculation devraient se faire du souci. Je serais sans doute plus prudent dans le marché actuel : alors que pendant les ventes d’été je n’aurais pas hésité à acheter trois œuvres, aujourd’hui je n’en achèterais qu’une seule.

André Emmerich
Galerie André Emmerich, New York
“Se limiter aux dépenses strictement nécessaires ; continuer à acheter et à vendre, même à perte ; bien réfléchir à sa stratégie à long terme”.
Nous avons revu à la baisse notre budget pour les catalogues et la publicité, réduit nos dépenses au strict nécessaire et souvent vendu à perte. Beaucoup d’œuvres ont été achetées en 1988-1989 à des prix surévalués, et nous n’avions d’autre choix que les garder ou de les vendre à perte. La crise de 1992 a été interminable, alors que les récessions du marché de l’art ne durent généralement que quelques années. Lorsqu’on en a les moyens, on peut faire de très bonnes acquisitions, mais si l’on ne vend pas, cela devient difficile. Emprunter revient très cher, et le compteur ne cesse de tourner.

Yoyo Maeght
Galerie Maeght, Paris
“Croire profondément en ses artistes ; les soutenir en toutes circonstances ; les choisir avec conviction et non pas pour un intérêt immédiat”.
Nous avons la chance de disposer d’un patrimoine personnel. En vendant une partie de ce patrimoine et en réduisant au maximum nos frais de fonctionnement, nous avons pu résister aux dernières années de crise. Nous avons néanmoins conservé une activité très dynamique avec dix expositions par an afin de motiver notre public. Pour vendre, il faut être disponible, aussi avons-nous réorganisé notre métier de galeriste en restant ouvert six jours sur sept, de 9h30 à 19h. Nous refusons d’être un simple courtier, mais un relais très fort entre un artiste et un collectionneur. Actuellement, le marché ne se porte pas trop mal : cette année, nous avons eu de nombreuses ventes.

Simon de Pury
Galerie De Pury & Luxembourg Art, Genève
“Toujours choisir avec précaution ; avoir de l’audace et ne pas hésiter à aller à contre-courant ; n’acheter que sur coup de foudre”.
Je pense qu’il est trop tôt pour évaluer l’impact de la crise boursière. Rien ne permet de penser que les collectionneurs achetant au sommet de la pyramide aient pu en souffrir. Souvent, ce n’est pas une question de moyens, mais de psychologie. Au début des années quatre-vingt-dix, ceux qui disposaient de liquidités et savaient exactement ce qu’ils recherchaient n’avaient pourtant pas l’audace d’aller à contre-courant.
La demande pour les très belles œuvres est plus forte que jamais, et la solution, aujourd’hui, est d’acheter ce qu’il y a de mieux. La réticence à vendre est plus prononcée en ce moment, parce que beaucoup estiment préférable de garder leur argent investi dans des œuvres d’art.
Il faut savoir choisir, se concentrer sur les œuvres de qualité. Si l’on peut enrichir sa collection, il faut le faire. Les collectionneurs qui réussissent le mieux financièrement sont ceux pour qui une acquisition représente beaucoup plus qu’un investissement.

Robert Schmit
Galerie Schmit, Paris
“Acheter des œuvres de qualité, c’est-à-dire d’un grand maître avec un bon sujet, et à un prix possible ; ne jamais s’endetter”.
J’ai connu plusieurs crises, mais je n’en ai jamais vu de pareille. Elle a duré de juin 1990 à octobre 1997. Pendant tout ce temps, nous ne pouvions rien faire. Nous avons quand même vendu quelques tableaux pour payer nos frais généraux, ce qui nous a permis de subsister, mais nous avons vendu dix fois moins d’œuvres qu’en temps normal, et les bénéfices ont été quasiment nuls. Nous n’avons jamais emprunté d’argent auprès d’une banque pour réaliser un achat. Au besoin, nous pouvons faire appel à des sociétés de clients à l‘étranger qui nous prêtent des fonds. Depuis environ un an, le marché a repris une cadence à peu près normale, avec cette différence que les acheteurs japonais, qui étaient extrêmement importants, ne sont plus là.

Catherine Thieck
Galerie de France, Paris
“Acheter ce que l’on aime ; prendre des risques intellectuels et professionnels mais ne pas confondre la bourse et le marché de l’art”.
Pendant ces années de crise, je me suis demandée quel était le sens de mon métier. Les galeries étaient ouvertes mais personne n’en franchissait le seuil. Il y avait un désintérêt absolu, presque un mépris. C’était cela le vrai problème. On a tenu non sans difficultés. Heureusement, il y avait des collectionneurs qui ont continué d’acheter. Je sens le climat actuel très instable mais, en même temps, une très grande indépendance des amateurs par rapport aux aléas de la crise financière. J’ai l’impression que la crise a aidé à faire connaître la ligne de partage qui existe entre la finance et l’art. Elle a écarté les spéculateurs, tout en laissant place à un certain esprit d’amateur dans le meilleur sens du terme.

Martin Zimet
French and Co, New York
“Acheter lorsque les autres sont affaiblis ; conserver tout ce que le stock comporte d’irremplaçable mais vendre tout ce qui est décoratif ; si l’on manque de liquidités, s’associer à quelqu’un qui n’a pas de problèmes de trésorerie”.
La différence avec la crise des années quatre-vingt-dix est qu’à présent, il y a davantage d’argent disponible que de beaux tableaux. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, on pouvait en acheter autant qu’on voulait ; aujourd’hui, les œuvres se font rares, au contraire des clients.
Même si les places boursières sont en repli, nombreux sont ceux qui ont gagné beaucoup d’argent avant de se retirer. Lors du dernier krach, en 1987, le marché de l’art avait connu un “boom”. Au sommet de la pyramide, la demande en œuvres d’art est très forte ; ce sont le centre et la base qui sont affectés.
Quand les autres sont affaiblis par le marché, c’est le moment d’acheter les œuvres qu’ils n’auraient jamais vendues en d’autres circonstances. Je ne conseille pas d’emprunter de l’argent, mais on peut toujours s’associer avec un autre marchand.

Leslie Waddington
Waddington Galleries, Londres
“Évaluer son stock avec précision ; s’assurer que l’on dispose de liquidités afin de continuer à travailler ; avoir une base de clientèle solide”.
Il y a deux ans, je pouvais vendre un Nicholson en Allemagne 200 000 livres sterling. Aujourd’hui, avec la hausse des taux de change, il coûterait environ 300 000 livres sterling. Pour enrichir la Grande-Bretagne, il faudrait fermer la Banque d’Angleterre !
Lors de la dernière récession, je me suis retrouvé en mauvaise posture parce que je devais de l’argent aux banques. Pour continuer à travailler et renflouer mes caisses, j’ai dû réduire la valeur de mon stock. Presque toutes les entreprises de ce pays tournent grâce à l’argent qu’elles empruntent, mais il est indispensable de disposer de liquidités.
S’il y a une crise du marché de l’art, je pourrai acheter des œuvres moins cher, mais je pense qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter. La plupart des marchands n’osent pas déprécier leurs stocks. Ils ont peur des banques auprès desquelles ils ont contracté des emprunts. Lors de la dernière crise, les plus riches ont disparu les premiers. Ils ont tendance à s’intéresser davantage à l’argent qu’à l’art.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°73 du 18 décembre 1998, avec le titre suivant : L’art et les crises, quelques conseils de marchands

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