Mardi 18 décembre 2018

L’affaire Sésostris

Par Vincent Noce · L'ŒIL

Le 1 mars 2004 - 1778 mots

Il y a cinq ans, Maryvonne Pinault achetait pour 800 000 euros une statue du pharaon Sésostris III que certains spécialistes considèrent comme fausse. Retour sur les étapes juridiques de cette affaire sur fond de querelles d’experts.

Sauveur de la Nubie, Sésostris III ne pouvait se douter que, près de quatre millénaires après son règne, il se trouverait à l’origine d’une mini-guerre civile déchirant le monde de l’égyptologie. Le conflit a été allumé il y a cinq ans par l’acquisition d’une statue de ce pharaon par Maryvonne Pinault à un prix record (près de 800 000 euros).
Une semaine plus tard, l’homme d’affaires et son épouse apprenaient que cette sculpture était contestée par un spécialiste du Moyen Empire. Directeur du Musée égyptien de Berlin, Dietrich Wildung se montre d’autant plus indigné qu’il avait été contacté pour avis par l’expert de Drouot, Chakib Slitine.
Un mois avant la vente, il s’est rendu à Paris pour lui expliquer que ce faux circulait depuis longtemps sur le marché. Il avait refusé de l’acquérir pour son musée en 1981. Ceux de Genève
et Cleveland ont aussi décliné une offre d’achat.
La statue a été retirée de la Foire des antiquaires de Bâle en 1993. Dietrich Wildung énumère des invraisemblances stylistiques, mais signale surtout deux bandes de hiéroglyphes grossiers : « Les copies peuvent être très bien imitées. Mais, comme la connaissance de la langue est restée longtemps imparfaite, des caractères malhabiles signent à coup sûr la contrefaçon. » Depuis qu’il les avait repérées en 1981, ces bandes suspectes ont été poncées ; la trace en est encore visible. Chakib Slitine a cependant reçu Élisabeth Delange, conservatrice au Louvre, dont il retire l’impression qu’elle est émerveillée par la statue. L’expert n’a aucune envie qu’une critique malvenue ne perturbe une vente prometteuse. L’effacement des hiéroglyphes reste néanmoins troublant.
Le catalogue expose sa thèse : ils ont dû être ajoutés à l’époque moderne « dans le but naïf “d’enrichir” la statue qui n’en avait nul besoin ». Et de conclure : « Pour ma part, ces hiéroglyphes [...] ne sauraient remettre en cause l’authenticité de l’objet. »
Apprenant la critique de Wildung, les Pinault retiennent leur chèque en l’attente d’« éclaircissements ». Une analyse pétrographique établit que le bloc correspond à la granodiorite extraite d’une carrière au sud d’Assouan.
Les acheteurs vont alors accumuler les difficultés.

Un rapport ébouriffant
Ils obtiennent du tribunal une expertise confiée à deux conservatrices du Louvre, Christiane Desroches Noblecourt, qui a dirigé le département égyptien jusqu’en 1981, et son élève Élisabeth Delange. Elles sont appelées à consulter tout spécialiste, chapitre sur lequel elles ne s’attarderont pas. Six mois plus tard, elles rendent une étude qui stupéfie la communauté scientifique. À leur tour, elles énumèrent les anomalies de la statue. Elle présente des anachronismes tels que, « en aucun cas, elle ne peut remonter au règne du pharaon » ; or, il n’existe aucun exemple d’effigie royale posthume. Le visage n’est pas ressemblant, ce qui contrevient à la « loi sans faille » du réalisme de la statuaire égyptienne. La provenance est inconnue. En bonne logique, les auteurs pourraient souscrire à la thèse du faux. En fait, déterminées par la beauté et le modelé de la statue, elles optent pour un paradoxe radical : toutes ces étrangetés en font un exemplaire jamais vu d’« image commémorative », qui s’expliquerait par une « divinisation » du monarque. C’est donc un « témoignage historique » exceptionnel. De cette démonstration ébouriffante les conservatrices concluent qu’il s’agit d’un « chef-d’œuvre unique », datant « probablement » de la fin du Moyen Empire. Quant à Dietrich Wildung, sur la foi des assertions du vendeur allemand de l’œuvre, il est accusé d’avoir voulu régler des comptes personnels.

Arguties
Triomphe des organisateurs de la vente. Refusant toujours de payer, François Pinault réclame des expertises complémentaires, qui lui sont refusées. Il lance alors une action en nullité de la vente sur un argument très mince : si la sculpture suit de quelques décennies la mort du pharaon, la datation n’est pas « exacte ».
Ce faisant, il se lie les mains. Sans surprise, cette argutie irrite les juges. Le tribunal déclare la vente parfaite, estimant normale « une relative imprécision » de date à une époque si lointaine. Pour la cour, l’expert n’avait pas à mentionner la contestation de Wildung au catalogue, d’autant qu’elle était contredite par un avis de son maître, Hans Wolfgang Müller.
En fait, dans une correspondance de 1983, ce dernier se montre très prudent. Il n’a pas une haute opinion d’une sculpture qu’il trouve plutôt médiocre et probablement tardive. Sa conviction est emportée par une conjecture : il ne voit pas pourquoi un « faussaire utiliserait une pierre aussi dure et cassante ». Il ajoute : « Je ne suis pas le “pape de l’art” et je peux aussi me tromper. En fin de compte, il revient à l’acheteur de savoir si la sculpture lui plaît ou non. »
Le tribunal reproche à Wildung de « perdre toute crédibilité, dès lors qu’il persiste dans son opinion ».
De toute manière, « il n’existe pas de véritable controverse artistique lorsque seule une personne émet des doutes sur une œuvre ». Ces phrases malheureuses ne seront pas reprises par la cour d’appel. Pour autant, le 25 mars 2002, celle-ci confirme le jugement, condamnant les Pinault  à des dommages et intérêts (1). Rendant hommage au « sérieux » de Chakib Slitine, l’arrêt estime qu’il a rendu compte de la controverse par ces mots : « pour ma part... » Pourtant, le rapport d’expertise parle d’« enchérisseurs, tous ignorants des doutes émis sur l’œuvre ». Pour le marché de l’art, c’est
la question centrale : le catalogue doit-il informer pleinement les amateurs de l’historique d’un lot et de sa contestation, si tant est, bien entendu, qu’elle ait sa part de légitimité ?
Les Pinault s’en remettent désormais à une hypothétique cassation. Entre-temps, ils ont accumulé des éléments non négligeables. Un jeune égyptologue, Luc Watrin, a collecté pour eux une vingtaine d’attestations de savants par le monde, qui penchent tous pour la supercherie, parmi lesquels Marcel Maree, spécialiste du Moyen Empire au British Museum. Cependant, ces avis ne sont donnés qu’au vu de reproductions photographiques, ce qui peut difficilement les placer à l’égal des précédents intervenants. Une étude de tracéologie, qui consiste à examiner les dépôts incrustés laissés par les outils, a permis en outre de trouver, sur une quarantaine de prélèvements, des traces de métaux inoxydables et d’alliages contemporains. Le laboratoire en a conclu qu’il s’agissait d’un « objet moderne ».
Les magistrats ont écarté ces avis d’un revers de main. Commandées par François Pinault, ces analyses sont « non contradictoires ». Chakib Slitine souligne que la statue a été poncée il y a vingt ans pour enlever les hiéroglyphes.
Les conseillers n’ont pas eu plus de considération pour les trois cent quarante-deux pages d’une étude signée d’un étudiant qui n’a certes pas une autorité opposable à celle de Mme Desroches Noblecourt. Cette dernière a repris la parole, s’efforçant d’expliquer que le fer aurait pu apparaître dans l’outillage bien plus tôt qu’on ne le pense. Cette hypothèse, qui ne s’appuie sur aucune trouvaille archéologique, ne justifierait cependant pas la présence d’alliages renforcés au chrome. Le comportement de Mme Desroches Noblecourt ne laisse pas d’intriguer par les déductions transcendantales auxquelles elle se prête pour démontrer, dans tous les cas de figure, la validité de son postulat.

Effigie douteuse
La dispute tourne au pugilat.
La presse est prise à partie, pour avoir révélé une controverse qui aurait dû rester confinée au cénacle des spécialistes. Les adversaires se renvoient leurs erreurs scientifiques passées.
Les accusations de trafic fusent.
À contrecœur, un grand nom de l’égyptologie a rompu le silence qu’il avait gardé toutes ces années. Professeur honoraire au Collège de France, Jean Yoyotte a été l’ami de Chakib Slitine, auquel il servait de consultant. À ses yeux, cette « effigie douteuse qui a tant voyagé » n’offre guère d’intérêt.
En revanche, il est sorti de sa réserve, surpris par l’argumentation de l’expertise judiciaire, mais surtout « choqué par les attaques ad hominem » dont a été l’objet Dietrich Wildung pour récuser son expertise, alors même qu’Élisabeth Delange le cite comme auteur de référence dans son catalogue sur la statuaire de cette époque au Louvre.
Le rôle joué par cette dernière est plus intrigant encore. Même si elle reconnaît avoir rencontré l’expert de Drouot en allant voir la sculpture, elle dément avoir alors donné une quelconque opinion. Or, assurent Chakib Slitine et Jean Yoyotte, elle aurait alors « authentifié » la statue. Il y a plus : la veille de la vente, elle aurait convaincu Mme Pinault de l’acquérir, afin de l’offrir au Louvre. Mme Desroches Noblecourt évoque elle-même cet « avis favorable » donné par sa collègue à Mme Pinault, préalablement à la vente.
Tous les témoignages des parties opposées concordent donc à conférer à Mme Delange un rôle actif dans les préparatifs de la vente. Celle-ci a été conduite à s’expliquer dans un courrier au tribunal, elle évoque un premier contact, pris « par courtoisie » par Mme Pinault, la veille de la vente, non avec
elle mais avec « le responsable du département ce jour-là », sans en préciser le contenu.
Pour sa part, Mme Delange admet s’être entretenue « après la vente » avec Mme Pinault, sur instruction du président d’alors du Louvre, Pierre Rosenberg, des « méthodes d’analyse envisageables », mais sans avoir « donné d’avis sur la statue elle-même ».
En reconnaissant les échanges avec le Louvre et les conseils qu’elle a elle-même délivrés, la conservatrice se place en position délicate. En effet, le code de procédure est formel : contraint à « l’impartialité » et « l’honnêteté », un expert judiciaire, « s’il a conseillé une des parties » (art. 341), est tenu de « se faire remplacer » (art. 339).
Néanmoins, les Pinault ne pouvaient ignorer le conseil qu’elle avait délivré, ni son a priori sur la sculpture. Leur attitude semble incompréhensible, à moins d’imaginer de leur part un pari pascalien : si la statue est déclarée fausse, la vente est nulle ; si elle proclamée antique, tournons-nous vers le Louvre. Rien ne dit, cependant, que le musée serait heureux de recevoir ce cadeau empoisonné, ni que le département auquel appartient Mme Delange la suivrait dans son jugement. Le feuilleton est donc loin d’être terminé, au risque, pour le Louvre, de se trouver dans une position fort embarrassante.

(1) Sans compter l’expertise, que les deux auteurs ont bravement facturée l’équivalent de quelque 100 000 euros (frais inclus). Sur contestation de François Pinault, cette note a quand même été réduite d’un tiers par le tribunal (68 000 euros).

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°556 du 1 mars 2004, avec le titre suivant : L’affaire Sésostris

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