Samedi 17 novembre 2018

La vidéo, l’incontournable médium

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 1 octobre 2003 - 1616 mots

Instrument d’expression militante, la vidéo s’est imposée sur la scène artistique contemporaine jusqu’à saturation. Peu de manifestations peuvent se targuer aujourd’hui d’une légitimité en éludant ce médium. Après avoir investi le champ public, la vidéo amorce depuis cinq ans une timide percée dans la sphère du privé.

Les premières galeries à s’être engagées dans le champ de la vidéo conviennent de l’extrême difficulté de commercialiser cet art encore neuf. En 1982, Chantal Crousel organisait tous les premiers vendredis du mois au cinéma La Pagode une projection de films rares ou inédits pour rapprocher
le public du cinéma de celui des arts plastiques. Cette tentative méritoire, sans doute trop précoce, ne rencontra pas l’intérêt escompté.
La galerie Air de Paris qui, dès son ouverture en 1990, a intégré la vidéo dans le programme de ses expositions avoue n’avoir rien vendu pendant des années.
Elle proposait pourtant les vidéos de Philippe Parreno, No more Reality I et II, éditées à cinquante exemplaires, entre 75 et 150 euros. Les premières demandes des institutions pointent vers 1992-1993. Chantal Crousel négocie ses vidéos de Bill Viola et Thierry Kuntzel, la galerie Rabouan Moussion cède à Beaubourg la première pièce de Pierrick Sorin, J’ai même gardé mes chaussons pour aller à la boulangerie. Une poignée de collectionneurs étrangers emboîtent le pas des musées. Dès 1987, au moment de la Fiac, l’édition en quarante exemplaires de Good Boy/Bad Boy de Bruce Nauman se vendait sur le stand de Chantal Crousel pour 12 000 euros à des collectionneurs belges. La galerie Air de Paris observe en 1994 un changement d’attitude avec la présentation de Pinocchio Pipenose Householddilemma de Paul McCarthy. Cette grande installation s’est rapidement négociée pour 70 000 dollars avec un musée espagnol tandis que les éditions en série limitée rencontraient l’adhésion des privés entre 1 200 et 4 500 euros. « Ce n’est qu’en 1996 qu’on a réussi à vendre les vidéos de Peter Fischli et David Weiss, autour de 30 500 euros, aussi facilement que d’autres œuvres », rappelle Chantal Crousel. La collection des AnnLee initiée par Pierre Huygue et Philippe Parreno a rapidement bénéficié d’une grande aura.
Les premières œuvres se vendaient à 12 000 euros, la version de Liam Gillick s’autorisant même 30 000 euros. Les dernières œuvres de Philippe Parreno vendues par Air de Paris à des musées valent entre 50 000 et 55 000 euros.

Désormais en vente publique
Aujourd’hui la vidéo occupe une place prépondérante dans toute manifestation artistique qui se respecte, mais aussi dans les foires d’art contemporain. Initiée voilà trois ans, la section « Vidéocube » de la Fiac a joui l’an dernier d’un grand écho. Signe des temps, le galeriste Yvon Lambert, qui fut l’un des tout premiers à présenter et produire de la vidéo dans les années 1970, a créé en 2001 un espace mitoyen à sa galerie, le Studio, dévolu à ce médium. Son initiative conjointe avec Chantal Crousel de présenter de la vidéo à Art Basel Miami en décembre dernier fut saluée par les collectionneurs locaux. Certains vidéastes jouissent aujourd’hui d’un engouement exceptionnel. La toute première vidéo d’Anri Sala était présentée à 1 500 euros voilà trois ans. Aujourd’hui ses œuvres, éditées généralement à six exemplaires, taquinent les 24 000 euros.
Le vocabulaire électronique de Charles Sandison a le vent en poupe, comme en témoigne le générique du film Matrix, largement inspiré de ses magmas numériques. Les petites éditions à cinq exemplaires se vendent autour de 7 000 euros.
Les grandes installations à trois exemplaires peuvent avoisiner les 20 000 euros. Sa pièce rage/love/despair, présentée lors de la dernière foire Art Dealers à Marseille a séduit la collection Lambert pour 8 000 euros.
Les installations vidéo ont amorcé leur apparition en ventes publiques depuis environ six ans. Celles de Nam June Paik sont parmi les premières à siéger dans les catalogues de vente. Le record français est détenu par Danton, une installation de 1989 vendue 84 429 euros en décembre 2001 chez Pierre Cornette de Saint-Cyr. Le record mondial de 387 500 dollars revient toutefois à Cremaster 4 de Matthew Barney (Christie’s, mai 1999). Les prix des grands noms s’approchent des tarifs en galerie.
En juin 2002, une vidéo de Douglas Gordon, baptisée Bootleg décroche 43 020 livres chez Sotheby’s. Une installation de Tony Oursler, Good/Bad, s’octroie 72 850 dollars chez Christie’s en mai 2000. « Avant la vidéo ne se négociait pas cher. Maintenant, elle s’inscrit plus facilement dans une dynamique de marché », observe la galeriste Frédérique Valentin.
Malgré cet emballement récent, les amateurs français restent encore timorés, faute de place. La collection vraisemblablement colossale, que l’ancienne galeriste Caroline Bourgeois a concoctée pour François Pinault, fléchira sans doute les dernières résistances. Certains commencent déjà à prendre les devants. Le collectionneur Michel Poitevin a récemment aménagé un espace pour y déployer des œuvres vidéographiques. « Ce n’est pas le support en tant que tel qui m’intéresse, mais les artistes qui l’utilisent. Avant, mes vidéos se trouvaient dans des tiroirs. Ça vaut la peine de les regarder autrement que sur un écran de télévision », estime l’amateur. Le collectionneur Antoine de Galbert lui a récemment emboîté le pas. « J’avais un problème avec la vidéo, non pas que je n’y croyais pas, mais j’adore posséder, accumuler, et je ne voyais pas comment la collectionner. Il m’arrivait d’acheter des œuvres qui étaient des sculptures vidéo comme celles de Tony Oursler ou Pierrick Sorin. Même une fois l’image désactivée, l’objet est toujours là », déclare-t-il. Depuis un an, il a décidé « de vivre avec » ses vidéos en installant un rétroprojecteur dans son salon. « C’est finalement une forme d’art plus adaptée à l’habitat qu’au musée. On peut prendre son temps. Je regarde une vidéo comme je regarderais un film. Quand je fais une fête, il m’arrive de projeter une vidéo qui devient un tableau supplémentaire. » De plus en plus de collectionneurs tendent vers un usage domestique de la vidéo. Usage qui favorisera sans doute les vidéos narratives au détriment de celles liées à une performance. Pris dans cet engouement plus tenace que fugace, Antoine de Galbert projettera dans sa fondation, La Maison Rouge, des vidéos issues de collections privées dans le cadre de la Nuit blanche, le 4 octobre.
Si la fourchette des prix est large, entre 4 000 et 100 000 euros, les amateurs français dépassent rarement les 20 000 euros.
Les monobandes visibles sur un téléviseur sont naturellement plus prisées que les installations plus encombrantes. Une grande installation, aussi séduisante que Baltimore d’Isaac Julien, présentée en juin dernier à la galerie Yvon Lambert, a plus de chance de gagner les faveurs d’une institution pour 75 000 euros que celles d’un particulier. Extrêmement complexes, les triprojections nécessitent un matériel coûteux de synchronisation. Les directives de présentation de plus en plus pointues, que les artistes assignent légitimement aux collectionneurs, confortent enfin les réticences.
Les vidéos rencontrent un écho plus favorable lorsqu’elles sont assorties d’un objet. Conçues sur un mode ludique, les éditions de Pinocchio Pipenose Householddilemma de Paul McCarthy s’accompagnaient d’un déguisement pour une, deux ou dix personnes. La vidéo Flash Forward de Boris Achour, présentée par la galerie Chez Valentin, s’associait à des décors peints en verre.
Les petites pièces valaient 2 200 euros, le format moyen 4 800 euros. « Les gens qui ont acheté Flash Forward n’ont pas la sensation d’avoir acquis un projet vidéo, même si la vidéo est le point central du dispositif. Les gens gardent la mémoire du film sans nécessairement l’installer. Par contre ils peuvent mettre au mur les décors peints », rappelle Frédérique Valentin.

Édition limitée ou illimitée
La recherche d’un nouveau public est à l’ordre du jour. Pour cela galeries et producteurs misent sur l’édition bon marché en série limitée ou illimitée et le DVD d’artiste. Yvon Lambert a donné le ton avec Bootleg, édition à cinquante exemplaires proposée pour 650 euros. La collection comprend sept titres de Mircea Cantor à Jonathan Monk, avec un principe directeur : que la vidéo soit adaptée à un écran de téléviseur. Dans le sillage de Bootleg, Caroline Bourgeois prévoit pour 2004 la sortie de la collection Point of view. Le premier coffret comprend onze DVD d’artistes réputés comme Pipilotti Rist ou Douglas Gordon en édition illimitée au prix de 1 000 dollars. Bdv/Artview propose enfin par correspondance une trentaine de vidéos historiques ou récentes de John Baldessari à Claude Closky, en tirage illimité, au coût unitaire de 37 euros.
D’un autre côté, Michèle Maillet développe depuis un an sous le label art-netart des DVD en tirage illimité d’œuvres numériques d’artistes tels Jean-Charles Blais ou Matali Crasset. « Le mode de consommation de ces DVD doit être le même que celui d’un CD. C’est un objet qu’on peut prendre en route, abandonner, retrouver selon son humeur », explique Michèle Maillet. Vendues 50 euros, notamment à la Fnac Digital et chez Colette, ces œuvres lèvent le tabou de l’œuvre unique ou en tirage limité. La galeriste Catherine Issert constate des interrogations de la part des collectionneurs : « Ce n’est pas perçu d’une manière spontanée. Pendant la dernière Fiac, j’ai vendu une cinquantaine de pièces à des jeunes ou des habitués », reconnaît la galeriste. « Je ne trouve aucune raison de légitimer une édition à dix exemplaires sous prétexte que je suis artiste. Par convention ou par réflexe, les artistes sont attachés à l’idée de l’œuvre unique. L’absence de matérialité des œuvres induit l’édition illimitée », déplore Jean-Charles Blais. Michèle Maillet espère pourtant vendre d’ici deux ans entre deux mille et trois mille exemplaires de ces productions. « Mais, le problème d’identification de ces produits ne va pas changer du jour au lendemain » reconnaît-elle. À l’image du médium, le marché est in progress.

- À lire Françoise Parfait, Vidéo : un art contemporain, éditions du regard, 2001. Michael Rush, L’Art vidéo, Thames & Hudson, 2003. Galeries - Air de Paris, 32 rue Louise Weiss, 75013 Paris, tél. 01 44 23 02 77. - Chantal Crousel, 40 rue Quincampoix, 75004 Paris, tél. 01 42 77 38 87. - Marian Goodman, 79 rue du Temple, 75003 Paris, tél. 01 48 04 70 52. - Yvon Lambert, 108 rue Vieille du Temple, 75003 Paris, tél. 01 42 71 09 33. - Rabouan Moussion, 121 rue Vieille du Temple, 75003 Paris, tél. 01 48 87 75 91. - Chez Valentin, 9 rue Saint-Gilles, 75003 Paris, tél. 01 48 87 42 55. - Anne de Villepoix, 43 rue de Montmorency,75003 Paris, tél. 01 42 78 32 24. Édition BDV/Artview, 58 rue du fg Poissonnière, 75010 Paris, tél. 01 48 24 97 28.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°551 du 1 octobre 2003, avec le titre suivant : La vidéo, l’incontournable médium

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