Vendredi 19 octobre 2018

La vicomtesse extravagante

Pierre Passebon expose les peintures et cahiers de Marie Laure de Noailles

Le Journal des Arts

Le 13 avril 2001 - 667 mots

Marie Laure de Noailles (1902-1970), figure marquante de l’avant-garde artistique au XXe siècle, incarna la protectrice des arts. La vicomtesse et son époux, Charles, aristocrate flegmatique, ont vécu en mécènes accomplis s’entourant de peintres, musiciens, cinéastes, écrivains, architectes, etc., qui ont partagé leur quotidien et influencé leur vie. L’antiquaire Pierre Passebon profite de la parution de deux ouvrages célébrant ce couple sulfureux pour faire revivre cette société à travers l’exposition d’œuvres de Marie Laure mais aussi d’artistes de son entourage dont Bérard, DalÁ­ et Cassandre.

PARIS - Marie Laure de Noailles, née Bischoffsheim, était prédestinée à devenir cette femme moderne, peintre, poète et romancière, généreuse et excentrique. Dès l’adolescence, elle s’entoure des plus grands. Jean Cocteau, son aîné de treize ans – voisin de Laure de Chevigné, sa grand-mère maternelle – est son compagnon du dimanche. Celle qui croyait être sa “Lolita” l’aimera toute sa vie et saura s’inspirer du vent de renouveau qu’il insuffla au théâtre, dès le ballet Parade, proposé à Éric Satie, en 1917. Un poème illustré d’un dessin de Cocteau (15 000-18 000 francs) témoigne de la présence de l’artiste dans sa vie. Dans les années 1920, elle s’essaie à l’aquarelle avant de se vouer à la peinture. Une vingtaine de ses huiles, dont la majorité datent des années 1950 (entre 8 000 et 50 000 francs), accompagnent ses fameux scrap books, livres intimes où sont collés coupures de presse, fleurs, photos et dessins, témoins des événements marquants de sa vie, des instants avec ses amis.

La passion des Noailles pour les arts se ressent également dans la décoration intérieure de leur demeure parisienne, située 11 place des États-Unis à Paris, agrémentée des lignes pures des meubles d’Eileen Gray et de Jean-Michel Frank. Un bureau, une table de cuisine (identique à celle qui figure dans le portrait de Marie Laure par Balthus, datant de 1936) et un guéridon en bronze de ce décorateur des années 1930 y sont exposés à titre historique.

La villa Noailles accueille le tournage de “L’Âge d’or”
Robert Mallet-Stevens, l’autre grand maître d’œuvre de leur démesure, est l’auteur de la “villa Noailles” à Hyères (1923-25). C’est dans le cadre de ce manifeste de l’architecture cubiste (Gabriel Guevrekian en conçoit le jardin) que Man Ray tourne le célèbre Mystère du château du dé, Cocteau, Le Sang d’un poète et Buñuel, L’Âge d’or. Une pléiade d’artistes surréalistes se succède dans cette villa-prototype dont le décorateur Christian Bérard, qui signe plusieurs déguisements et un portrait de René Crevel (entre 15 000 et 200 000 francs).

Tout aussi étonnants sont les bois (15 000 francs) et les galets peints (8 000 francs) de Georges Hugnet, de Jean et Valentine Hugo. Deux tableaux et un dessin (10 000 francs) d’Oscar Domínguez évoquent la liaison du peintre avec Marie Laure, et plusieurs photographies de Willy Maywald immortalisent la villa à Hyères, aujourd’hui devenue musée et résidence d’artistes, après avoir été laissée à l’abandon dans les années 1970 et 1980 (environ 6 000 francs le tirage).

Man Ray réalisa plusieurs portraits de la mécène dont un, célèbre, datant de 1927, la montre dans son salon blanc de la place des États-Unis, tapissé de parchemin par Jean-Michel Frank. Pierre Passebon a également choisi d’exposer une huile de Dora Maar de 1950 représentant Marie Laure,  un poème d’Eluard illustré par Picasso, des bustes de la vicomtesse par Fenosa, datant des années 1940, une sculpture de Matta, un paravent de Cocteau de 1947. Cette série est complétée par deux dessins de Balthus qui la peignit en 1936, au moment où elle se lance dans l’écriture, la nouvelle passion de cette extravagante et éclectique protectrice des arts.

- AUTOUR DE MARIE LAURE, ARTISTE, MUSE ET MÉCÈNE, jusqu’au 28 avril, galerie du Passage, 20/22 galerie Véro-Dodat, 75001 Paris, tél. 01 42 36 01 13, du mardi au samedi 11h-19h. Laurence Benaïm, Marie Laure de Noailles, La vicomtesse du bizarre, Grasset, 2001, 415 p., 138 F. François Carassan (sous la direction), La Villa Noailles, une aventure moderne, Plume, 2001, 200 p., 395 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°125 du 13 avril 2001, avec le titre suivant : La vicomtesse extravagante

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