Vendredi 19 octobre 2018

La petite musique Matarasso

L'ŒIL

Le 1 octobre 2000 - 913 mots

Le marché des tableaux modernes est désormais à New York, c’est une évidence. Il est cependant des ventes qui font la différence et montrent, incidemment, que le collectionneur n’est pas toujours un forcené des plus-values, un accro des enchères à huit chiffres. Dans ce domaine, la place de Paris n’a pas dit, et de loin, son dernier mot. La vente Matarasso dirigée par Me Briest à l’Hôtel Dassault le 27 octobre est là pour le montrer. Certes, il n’y aura aucun de ces records sensationnels annoncés à grands renforts de médias. La petite musique Matarasso se décline sur un tout autre registre, celui de l’intimité et de la complicité avec les écrivains et les artistes. Ce libraire, fils de libraire, est avant tout un amoureux des livres rares. Dans la boutique de son père, dès 20 ans, il fait la connaissance, au milieu des années 30, des écrivains surréalistes ; Breton, Char, Tzara, Éluard et les autres... Son admiration s’étend à leurs illustrateurs. De là naît une somptueuse bibliothèque où figurent les plus beaux ouvrages du XXe siècle. Matarasso a, du reste, contribué quelquefois à leur élaboration. La vente de cette bibliothèque, l’une des plus belles au monde sur le surréalisme, chez Me Loudmer en 1993 et 1994, a été un événement mondialement suivi. Des livres à la peinture il n’y a qu’un pas, vite franchi. Notre libraire, replié à Nice en 1941 ouvre une librairie-galerie qui devient le rendez-vous des littérateurs et des artistes présents dans sa collection et réfugiés, eux aussi sur la côte. Elle le demeure encore aujourd’hui. La dispersion de ces tableaux fera date en raison de la personnalité du collectionneur, de la façon dont l’ensemble s’est constitué et, bien entendu, de l’intérêt des œuvres dont certaines sont historiques. Remarquons, au passage, que Jacques Matarasso, ne livre aux enchères aucune œuvre d’artistes vivants faisant ainsi preuve d’une grande délicatesse à l’égard de ceux qui, bien souvent, lui ont offert ces témoignages d’amitié. Ainsi trouvera-t-on deux César mais aucun Arman dont Matarasso avait été le premier acheteur à l’époque où l’artiste signait avec un « D ». « J’ai senti, dit-il, un garçon plein d’idées et capable de les réaliser. » En 1938, Valentine Hugo lui offre un dessin d’Yves Tanguy Tous les loisirs de la vapeur au chevet du grand oranger (est. 40 à 60 000 F) et, l’année suivante Paul Éluard lui donne un merveilleux petit tableau de Max Ernst Oiseau dans sa cage (est. 400 000 à 600 000 F). Il possède aussi L’Échelle du feu, gouache de Magritte, devenue célèbre en 1939 (500 000 à 700 000 F). Parmi les hôtes de la librairie de Nice figurent Magnelli, Arp, Sonia Delaunay... Nicolas de Staël, lui, passe tous les jours. En 1942, il apporte un pastel qu’il vient d’exécuter. « C’est la première œuvre abstraite que je voyais de lui, dira Jacques Matarasso, émerveillé, je l’acquis immédiatement  » (est. 130 000 à 150 000 F). Plus tard, Staël offrira une composition, Nice, dont il a peint lui même le cadre (1,5 à 2 millions). Prévert aussi est un fidèle au moment du tournage des Enfants du Paradis et des Visiteurs du Soir. Plus tard viendront César, Atlan, Hartung, Jacques Villon. Au fil des ans, Matarasso ne cesse d’étendre à l’art graphique sa passion des grands papiers, « une source intarissable de plaisirs depuis plus de 60 ans. Mais ce métier il faut l’aimer. Sinon impossible de réussir », dit-il. Le flair de Matarasso lui fait découvrir en 1957 Yves Klein dont les monochromes bleus l’intriguent beaucoup. « Au bout de trois heures, enfin, je trouvai et achetai, celui qui à mes yeux était le plus parfait, représentant le bleu le plus pur, le plus absolu. » Il s’agit d’IKB 175° (est. 800 000 à 1, 2 MF). De Picasso, un Personnage de profil, 1960, dessin à l’encre de Chine, lui est dédicacé (350 000 à 450 000 F). De Picasso, Matarasso dira : « C’était un homme merveilleux, sans façons, facétieux et chaleureux avec les gens qu’il aimait bien. » De Dubuffet, une aquarelle de 1958, sans titre, œuvre savoureuse, dédicacée à Pierre Sorlier, fils du grand lithographe de l’atelier Mourlot qui voulut bien la lui céder (400 000 à 600 000 F). Matarasso reçut plusieurs fois à Nice la visite de Hans Arp dont il acquit vers 1950, un relief en carton blanc qui « m’enchanta » dit-il (100 000 à 150 000 F). Arp était alors réfugié à Grasse avec sa femme Sophie Tauber-Arp. Ils étaient voisins de Sonia Delaunay et Magnelli. Le tableau le plus important de cette collection n’est pas le plus cher. C’est un panneau de Valentine Hugo, Portrait des Poètes Surréalistes, 1932-48, montrant Paul Éluard, André Breton, Tristan Tzara, René Char, René Crevel, Benjamin Péret. Œuvre majeure du surréalisme, il fut exposé à New York pendant la guerre et en revint abîmé. Valentine Hugo voulait le détruire, Breton et Éluard l’en dissuadèrent : elle le restaura et l’embellit (700 000 à 900 000 F).
Ces 130 tableaux, en majorité des œuvres sur papier, montrent que l’art n’est pas toujours une question de gros sous. Ce que Jacques Matarasso a fait sans grands moyens au départ (il avait dû emprunter pour ouvrir sa librairie niçoise), d’autres sont peut-être en train de le réaliser aujourd’hui. En tout cas, on le souhaite. Lorsqu’il a commencé à acheter des tableaux avant la guerre, Jacques Matarasso disait : « À l’époque ça ne valait rien. »

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°520 du 1 octobre 2000, avec le titre suivant : La petite musique Matarasso

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