Mercredi 18 septembre 2019

Art contemporain

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La Figuration narrative

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 13 mai 2015 - 1151 mots

Après une longue pénitence, les artistes de la Figuration narrative sont aujourd’hui célébrés par les institutions. Et ceci grâce à la vitalité croissante du marché.

Longtemps, on l’avait crue éclipsée. Pourtant voici à nouveau la Figuration narrative sur le devant de la scène. Le Centre Pompidou vient ainsi d’attirer environ 250 000 visiteurs pour sa rétrospective d’Hervé Télémaque, ce peintre qui, en réaction à la vogue de la peinture abstraite, cofonda le mouvement
en 1964 à travers une exposition manifeste au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, « Mythologies quotidiennes ».  Erró a quant à lui été mis à l’honneur au Musée d’art contemporain de Lyon, Jacques Monory aux Capucins de Landerneau, Gilles Aillaud au Musée des beaux-arts de Rennes et au Musée Estrine cet été. Une exposition consacrée à Gérard Fromanger sera également présentée au Centre Pompidou en 2016. La cause de ce regain d’intérêt des institutions ? L’enthousiasme du marché. « Depuis cinq ou six ans, quelques grands collectionneurs se sont mis en tête de soutenir ces artistes français éclipsés par le pop art anglo-saxon, en envoyant des sirènes au marché. Quand leurs prix ont dépassé les 100 000 €, les musées se sont intéressés à eux », explique Stéphane Corréard, directeur du département d’art contemporain chez Cornette de Saint Cyr, qui a organisé le 30 mars une vente consacrée au mouvement. Depuis 2000, les cotes ne cessent de grimper : « 83 % pour Valerio Adami, 115 % pour Peter Klasen, 117 % pour Jacques Monory, 170 % pour Gudmundur Erró, 491 % pour Alain Jacquet, 538 % pour Gérard Fromanger et, enfin, une envolée impressionnante de 1 330 % pour Hervé Télémaque », rapporte Artprice. Le marché reste cependant essentiellement européen, si bien que le fossé entre ces peintres et leurs homologues américains reste considérable : si une toile emblématique d’Erró, Comicscape, a dépassé l’équivalent du million de dollars chez Christie’s, les toiles historiques du mouvement, c’est-à-dire des années 1960 et du début des années 1970, oscillent aujourd’hui entre 100 et 350 000 €. « Il existe un décrochage important entre ces œuvres majeures et historiques et les pièces moyennes, qui s’échelonnent généralement entre 10 et 30 000 € », indique Olivier Perrin, directeur du département d’art contemporain de Versailles Enchères – maison qui enregistre de nombreux records pour des œuvres de Figuration narrative.

Le chef-d’œuvre méconnu d’Erró
C’est l’une des œuvres phare de la vente consacrée à la Figuration narrative chez Cornette de Saint Cyr le 30 mars dernier. Ce Jugement de Pâris, réinterprétation de Rubens, met en scène l’erreur de l’École de Paris, qui aurait tourné le dos à la modernité en foulant aux pieds Picasso et en brandissant une représentation de Bernard Buffet. Et pourtant, ce tableau monumental et historique du grand recycleur d’images et amateur d’énigmes Erró n’a pourtant pas dépassé, frais compris, son estimation haute, qui était de 90 000 €. Preuve que l’on peut faire encore de bonnes affaires…
Erró (Gudmundur Erró, dit), Le Jugement de Pâris et l’école de Montmartre, 1966, huile sur toile, signée et datée au dos, contresignée et datée au dos, annotée « Finito 5 settembre 1966 » au dos, 300 x 200 cm. Vendu 87 760 € en mars 2015. Cornette de Saint Cyr

Le record de Rancillac
Une femme sous les palmiers… et, dans le ciel, des avions de chasse. « Cette Mélodie sous les palmes – qui n’est rien d’autre qu’une tragédie sous le napalm – a été peinte en 1965, pendant la guerre du Vietnam. Ce tableau, l’un des plus beaux de Rancillac, est selon moi le symbole du succès actuel de la Figuration narrative, lié à mon avis à un revival non seulement de l’esthétique des années 1960, mais aussi de son regard critique sur la société, qui est au cœur de la Figuration narrative », commente Olivier Perrin, directeur du département d’art moderne et contemporain de Versailles Enchères. Vendu en 2012, ce tableau reste le record de cet artiste qui cofonda la Figuration narrative en 1964.
Bernard Rancillac, Mélodie sous les palmes, 1965, acrylique sur toile signée, titrée et datée au dos, 195 x 130 cm. Vendu 291 212 €, en décembre 2012. Versailles Enchères.

Fromanger le jeune
« Qui est ce jeune artiste si doué ? » C’est la question que la galeriste Caroline Smulders espérait susciter chez les visiteurs d’Art Paris Art Fair cette année, en consacrant l’intégralité de son stand aux toiles récentes de Gérard Fromanger. « Je n’ai jamais eu tant de presse », relève-t-elle. Pour fixer les prix, la galeriste a environ divisé par deux celui des œuvres historiques, actuellement autour de 100 000 €… « Ce sont ceux d’un jeune artiste branché, alors qu’il s’agit d’un artiste majeur, auquel le Centre Pompidou consacrera une rétrospective l’année prochaine », commente Caroline Smulders.
Gérard Fromanger, Le cœur fait ce qu’il veut, peinture-monde, bleu outremer foncé, 2015, acrylique sur toile, 200 x 150 cm.

Une toile historique de Télémaque
Ce tableau, l’un des plus célèbres du peintre franco-haïtien, appartient désormais à une importante fondation suisse. Il fait partie d’un ensemble de cinq œuvres exécutées en 1962-1963, dont l’une, My Darling Clementine, est conservée au Centre Pompidou, une autre au Hunterian Art Gallery, à Glasgow, et une troisième dans une prestigieuse collection privée. La cinquième a été détruite. L’une des provenances de l’œuvre – la Galerie Mathias Fels, qui a soutenu les artistes de la Figuration narrative dans les années 1960 et dont l’œil est très reconnu – peut également expliquer ce record pour l’artiste.
Hervé Télémaque, Portrait de famille, 1962, huile sur toile signée et datée au centre, contresignée et datée au dos de chaque élément, titré sur le châssis. Diptyque, 195 x 130 cm (chaque), 195 x 260 cm (l’ensemble). Vendu 403 200 €, en 2012. Millon et associés.

Questions à… Patrick Bongers

Galerie Louis Carré

Vous représentez Erró, Télémaque et Arroyo. Existe-t-il des disparités importantes entre les prix des œuvres actuelles des artistes de la Figuration narrative ?
Oui. Erró, par exemple, produit beaucoup et refuse que ses prix soient trop élevés même si son marché est soutenu – si bien que les tableaux qui sortent aujourd’hui de son atelier se vendent généralement entre 15 000 et 30 000 €. Télémaque peint moins aujourd’hui, et quelques-uns de ses tableaux ont enregistré des records importants ces dernières années : ses toiles actuelles se négocient entre 40 000 et 200 000 €. Et pour une œuvre d’Arroyo, il faut compter entre 8 000 € et 60 000 €…

Comment expliquez-vous que les prix ne soient pas plus élevés ?
Ces artistes n’ont pas – encore ? – pénétré le marché anglo-saxon. Si Télémaque était resté aux États-Unis, sans doute aurait-il une cote bien plus élevée aujourd’hui !

Quel est le profil des collectionneurs ?
Ils sont plutôt francophones, et éloignés du « bling bling » spéculatif. Ils recherchent à la fois l’intellectualisation et le choc visuel.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°680 du 1 juin 2015, avec le titre suivant : La Figuration narrative

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