Lundi 10 décembre 2018

La cote à Paris, Londres et New York

Estampes impressionnistes : à la portée de l’amateur

Le Journal des Arts

Le 1 février 1995 - 1288 mots

Elles sont relativement fréquentes sur le marché et leurs prix accessibles : voilà deux bonnes raisons pour se laisser séduire par les estampes impressionnistes.

Le terme générique d’estampe sert à désigner une feuille de papier, imprimée à partir d’un matériau gravé (bois ou métal le plus souvent) ou dessiné (pierre lithographique). Le fait qu’il s’agisse d’une feuille imprimée sous-entend la possibilité de multiplication ; une estampe, sauf volonté formelle de son auteur, ne sera donc jamais unique.

Mais il existe divers types d’estampes : originales, de traduction, décoratives. Seules les premières nous intéressent ici ; on considère"originales" les estampes tirées en noir ou en couleurs à partir d’une ou plusieurs planches exécutées à la main par le même artiste, quelle que soit la technique employée.

Les techniques
Les techniques sont différentes, et leur utilisation par l’artiste dépend des goûts de celui-ci : le bois est un procédé en relief, alors que le cuivre (ou tout autre métal) est un procédé en creux. On parle d’eau-forte si l’artiste a utilisé de l’acide pour"attaquer" la plaque de métal, de pointe sèche dans le cas contraire. La lithographie, quant à elle, est un procédé à plat, la pierre étant dessinée et non gravée. Si plusieurs des techniques de l’estampe se combinent aisément, aucune n’apparaît comme véritablement"supérieure" aux autres ; tout demeure affaire de goût.

Par ailleurs, il convient de souligner combien les catégories du marché de l’art différent des classifications établies par les historiens de l’art. Ainsi, les catalogues de ventes publiques regroupant des œuvres impressionnistes commencent souvent avec Redon et incluent les Nabis. L’histoire de l’art se montre pour sa part beaucoup plus rigoureuse : Pissarro, Sisley, Renoir, Cézanne et Monet forment à ses yeux"les impressionnistes", auxquels on adjoint généralement Manet et Degas ; viennent ensuite les"néo-impressionnistes" avec Signac, Van Gogh, Cross, Seurat et Toulouse-Lautrec.

On rapprochera légitimement des deux groupes ainsi définis un artiste tel que Chéret, dont on ne saurait sous-estimer l’importance dans le domaine de l’estampe, surtout grâce aux affiches qu’il réalisa (il s’agit en fait de lithographies), mais également des artistes étrangers, aux premiers rangs desquels Whistler, Munch, Mary Cassatt – qui apprit son art de Degas –,et aussi, bien que moins connus, Rippl-Ronaï ou Pitcairn-Knowles qui travaillèrent tous deux pour Vollard.

Les impressionnistes et l’estampe
Impressionnistes et néo-impressionnistes s’intéressèrent plus ou moins à l’estampe : Manet en produisit une centaine, Degas soixante-cinq (plus de nombreux monotypes), Pissarro plus de deux cents, Renoir une soixantaine, Sisley et Cézanne moins de dix. En revanche, on ne connaît aucune estampe de Monet ni de Seurat, et très peu de Signac ou Van Gogh, tandis que, dix ans durant, Toulouse-Lautrec créa en ce domaine des œuvres nombreuses et de grande qualité.

Il ne saurait être question d’établir des comparaisons en fonction du nombre d’estampes nées de chacun de ces artistes. Les spécialistes s’accordent à estimer que certains utilisèrent les techniques de l’estampe avec plus de brio que d’autres, et citent parmi les plus"doués" Degas, Pissarro et Toulouse-Lautrec, alors qu’ils voient plutôt de simples transpositions de tableaux dans les planches de Renoir, Cézanne ou Sisley.

Le marché effectue pour sa part d’autres choix, souvent en fonction de l’attrait de l’image : si les couleurs et la mise en page des œuvres de Lautrec attirent un large public, les estampes de Pissarro souffrent d’être en noir et blanc, mais apparaissent beaucoup plus accessibles en termes financiers.

L’état et les états
Cependant, s’agissant du prix des estampes, d’autres facteurs entrent en jeu. L’amateur véritable se souciera avant tout de l’état de l’œuvre convoitée : chaque modification d’une planche constitue un"état" ; le premier des états est en principe le plus recherché, tout comme l’état faisant apparaître une modification intéressante par rapport au précédent. Si l’on considère que l’état final est celui véritablement voulu par l’artiste, on aboutit à une situation paradoxale, puisque les états précédents seront davantage appréciés ; intervient là un"facteur rareté" dont l’effet se fait fortement sentir sur les prix. Tout aussi essentiel, l’état de conservation : fragiles, les estampes se satisfont mieux de l’abri que leur offre un carton plutôt que d’être exposées au mur ; de même, elles doivent avoir conservé leurs marges complètes.

L’état de conservation d’une estampe en fera varier le prix dans des proportions de 1 à 10, voire davantage. Enfin, certaines estampes ont été tirées plusieurs fois, et il conviendra de s’attacher à obtenir le premier tirage : le très rare Autoportrait de Pissarro pourrait valoir 400 000 F dans ce cas, alors qu’une épreuve du deuxième tirage n’a pas dépassé 53 000 F en novembre dernier à Paris.
Cette estampe appartenait à l’inépuisable collection Petiet, dont les ventes successives tendent à fixer les cours. Ceux-ci s’envisagent de façon très différente selon que l’on se trouve en position de vendeur ou d’acheteur.

Le parallélisme des côtes
Force est de reconnaître en effet que le prix des estampes s’établit parallèlement à celui des tableaux, et l’on sait combien souffre le marché des impressionnistes depuis 1990. Il en va de même pour les estampes qui voient leurs cours stagner, et souvent régresser. L’exemple le plus caricatural en ce domaine est celui des monotypes de Degas pour La famille Cardinal, un livre que devait écrire Ludovic Halévy et qui ne vit le jour qu’en 1938. Plusieurs des monotypes devant servir à illustrer l’ouvrage ont été vendus à Paris au cours des dernières années.

Leurs adjudications se passent de commentaires : 3 963 800 F en 1986 (le marché entrait dans sa période spéculative), 5 463 000 F en 1990 (la"crise" que connaissaient déjà les États-Unis n’avait pas encore atteint la France), 949 700 F en 1992 et 361 300 F seulement en 1993. On reconnaîtra certes que certaines de ces images étaient mieux venues que d’autres, que des rehauts de pastel apparentaient les plus chères à des tableaux... Il n’empêche : la chute est sévère.

Elle atteint les artistes les plus appréciés : ainsi, une affiche de Toulouse-Lautrec, Le Divan Japonais, a atteint 5 175 livres à Londres en juin dernier, quasiment la même somme que celle (45 000 F) donnée à Paris en 1982 pour une estampe identique. Prenons encore Le jockey (dite aussi Chevaux de course), dont un exemplaire cota 205 000 F à la dernière vente Petiet ; un autre exemplaire avait valu 235 000 F en 1981, et un troisième 330 400 F en 1992. Et le célèbre Aristide Bruant dans son cabaret, en épreuves avant la lettre, est passé de 165 000 F en décembre 1991 (Sotheby’s) à 135 000 F en 1994 (Collection Petiet, Me Picard).

En revanche, et toujours du même artiste, les œuvres les plus rares se maintiennent beaucoup mieux et progressent même. Le cas de la série Elles est révélateur à cet égard ; en 1982, Christie’s adjugea ce rare ensemble à New York 220 000 dollars, et le 1er décembre dernier à Londres, une série identique atteignit 441 000 livres.

Les soubresauts des cours ne doivent pas détourner l’amateur de ces estampes. Pour parfois moins de 10 000 F, on peut s’offrir une œuvre d’un impressionniste, et la fourchette des prix ne dépasse que rarement 200 000 F. Sans être devin, on peut prévoir que les prix connaîtront tôt ou tard d’autres envolées et, même si l’esprit de spéculation ne doit jamais guider l’amateur, la formation d’une collection de ce type réserve bien des plaisirs esthétiques. D’ailleurs, les spécialistes sont unanimes à ce sujet : mieux vaut posséder une belle estampe qu’un mauvais tableau.

Pour en savoir plus :
Outre les catalogues raisonnés des différents artistes, on consultera avec profit : Jean Leymarie et Michel Melot, Les gravures des impressionnistes, Éditions Flammarion, Arts et Métiers Graphiques, Paris, 1971.
Experts et mardchands : voir le Guide du Marché de l’art 1995

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°11 du 1 février 1995, avec le titre suivant : La cote à Paris, Londres et New York

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