Mercredi 19 décembre 2018

Jeux de lumière irisée sur guéridons Osler

L'ŒIL

Le 1 mai 2004 - 497 mots

« Notre verre moderne est merveilleusement transparent de substance, juste de forme et habilement coupé. Nous en sommes fiers... alors que nous devrions en être honteux », écrivait John Ruskin au milieu du XIXe siècle dans ses Pierres de Venise, guide à l’usage des lecteurs distingués, anxieux de savoir ce qu’il fallait ou non admirer sur les bords de la lagune. Ancien séminariste converti dans la critique d’art, Ruskin avait transféré sur l’art de son temps, ses inquiétudes morales. À la servilité de l’ouvrier des verreries anglaises, simple exécutant lié à sa machine, ce socialiste chrétien opposait la noblesse de l’artisan vénitien « qui inventait un nouveau dessin pour chaque verre et ne façonnait jamais l’anse ou le bec d’un vase sans y apporter quelque nouvelle fantaisie... » Ce fantasme de la pièce unique portant la trace du travail artisanal devait se répandre en Angleterre avec William Morris et les mouvements Arts & Crafts. Ce qui n’empêchait pas les manufactures anglaises d’améliorer leurs procédés et de passer même, dans le domaine du cristal taillé, des services à boire aux objets et aux meubles, chaises, fauteuils, guéridons, lustres et candélabres, grâce à l’amélioration des armatures de métal. Le cristal taillé n’était pas une nouveauté à l’époque de Ruskin. En Russie, la manufacture impériale fait jouer les cristaux taillés colorés avec le bronze doré dès 1800. En France sous la Restauration, la duchesse de Berry achète un fauteuil et une table de toilette en cristal à l’Exposition des produits de l’industrie de 1819, l’ensemble est aujourd’hui au Louvre. En 1851, au centre même du Cristal Palace de l’Exposition universelle de Londres, une fontaine monumentale de la cristallerie Osler, de Birmingham, contribuait, avec quelques arbres, à transformer cette halle industrielle en serre exotique. Les deux guéridons de la galerie Frémontier proviennent de cette manufacture. Ces jeux de lumière irisée sur les prismes, les facettes et les diamants des cristalleries fascinaient les riches clients orientaux. De la Turquie à l’Inde, sultans et rajahs commandent aux grandes cristalleries occidentales Osler en Angleterre mais aussi en France, Saint Louis ou Baccarat, des mobiliers entiers, du repose-pied au lit à baldaquin. À Istanbul, deux rampes d’escalier en cristal conduisent aux étages du palais de Dolmabache. À Patiala, une fontaine-candélabre atteint le plafond d’un salon. Les Indiens duRajasthan qui avaient inventé de subtils cabinets de miroirs faits d’une multiplicité de petits miroirs bombés qui vibraient au moindre scintillement des bougies étaient particulièrement friands de ces nouveautés occidentales. En témoigne le Salon de cristal du Shivniwas Palace d’Udaipur qui mêle décors orientaux et mobilier occidental commandé à Osler. Pour obtenir le meilleur effet du mobilier de cristal et lui conserver son aspect magique, il ne faut pas l’écraser de lumière mais jouer d’une subtile pénombre, ne pas craindre d’abuser des miroirs, des fleurs, et des tissus très colorés. Bref, créer suffisamment de magie pour masquer l’armature de métal et pour que monsieur Ruskin, enfoncé dans de profonds coussins, jouisse enfin sans remords de la fantasmagorie cristalline.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°558 du 1 mai 2004, avec le titre suivant : Jeux de lumière irisée sur guéridons Osler

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