Mercredi 14 novembre 2018

Innocence enfantine

L'ŒIL

Le 1 octobre 2003 - 460 mots

Un couple, un pendant, un garçon, une fille. Il tient, avec une grimace, une cage dont l’oiseau s’est envolé, elle tient un oiseau de la main droite, une pomme de l’autre. Les Goncourt auraient aimé : quelle idée charmante : comment suggérer plus subtilement ces « transports amoureux », ces phallus pompéiens qui s’envolaient d’un panier sous le regard interdit de la curieuse ? Comme Greuze dans La Cruche cassée, les artistes du XVIIIe siècle, c’est bien connu, avaient une façon exquise d’évoquer des sujets délicats.
L’œil d’aujourd’hui est moins sensible à ces fallacieuses allusions qu’au rendu réaliste et presque brutal de ces enfants. Loin des putti et autres amours qui lancent leurs flèches ou offrent les palmes du martyre, les bronzes de Pigalle sont de vrais enfants, dodus et distordus, embarrassés par une masse de chair qu’ils agitent convulsivement.
« Qu’il est laid », avait dû dire, ému, son père le financier Pâris de Montmartel qui commande à Jean-Baptiste Pigalle le portrait en marbre de son unique rejeton un an plus tard. Marque supplémentaire de fierté, l’heureux père se fait portraiturer avec le marbre par Quentin de La Tour et installe un bambin sur un piédestal en rocaille de bronze doré en pendant d’un autre enfant « antique » cette fois, dans le cabinet de son hôtel. Un couple déjà. C’est à la vente après décès du modèle, en 1776, que le marbre réapparaît au public. Pigalle le rachète 7 200 livres, le triple du prix reçu trente plus tôt. Huit ans plus tard, il lui donne une camarade de jeux, en partie pour faire taire ses ennemis qui font courir le bruit qu’à son âge, soixante-dix ans, il n’est plus bon à rien.
Devant le succès, Pigalle les fait reproduire en bronze, consacrant leur union pour la postérité comme l’indique un catalogue de vente de 1809 : « Deux beaux bronzes, l’un connu sous le titre l’Enfant à la cage ; l’autre est aussi un enfant qui tient un oiseau d’une main et une pomme de l’autre. » D’autres font partie aujourd’hui des collections de la reine d’Angleterre ou de la Huntington Collection en Californie. Un autre était présent à la vente Rodolphe Kann en 1907.
Celui de la galerie Aaron témoigne d’une histoire plus récente : celle des biens spoliés par les nazis en 1940, en l’occurrence au baron Edouard de Rothschild qui les conservait au château de Ferrière.
Retrouvé après la guerre et transmis à la Commission de récupération artistique, le couple était attribué au Louvre en 1964 où il fut exposé jusqu’à ce qu’il soit finalement rendu aux descendants du baron Edouard en 2000 puis mis en vente publique.

Ces bronzes sont actuellement visibles à la galerie Didier Aaron, 118 rue du Faubourg Saint-Honoré, Paris, VIIIe.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°551 du 1 octobre 2003, avec le titre suivant : Innocence enfantine

Tous les articles dans Marché

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque