Ventes publiques

Hervé Poulain : « Le pouvoir économique d’un pays est corrélé à son pouvoir créateur »

Commissaire-priseur et cofondateur de la maison de ventes Artcurial

Par Marie Potard · Le Journal des Arts

Le 13 février 2019 - 943 mots

PARIS

Le commissaire-priseur Hervé Poulain, initiateur en 1975 des ventes d’automobiles de collection, commente les différentes dynamiques à l’œuvre dans cette catégorie et dresse un état des lieux du marché de l’art.

En tant que président d’honneur, quel est votre rôle au sein du Groupe Artcurial ?

Je suis une sorte d’ambassadeur de la maison. J’apporte une certaine sagesse liée à l’expérience, tout en étant teneur de marteau – notamment pour les ventes de design et d’automobiles – et apporteur d’affaires. Je donne également des conseils à nos jeunes marteaux (ils sont une dizaine à être habilités). Je leur apprends cet équilibre entre l’exercice de l’autorité nécessaire pour diriger une vente et l’esprit qui détend au bon moment.

Quel regard portez-vous sur le chemin parcouru par Artcurial depuis sa création en 2002 ?

Nous avons créé une alternative crédible au duopole anglo-saxon. En excluant les maisons de ventes chinoises, nous sommes dans le « top 5 » mondial ! Cette maison a su générer une empathie et elle est aujourd’hui une référence. Artcurial (qui emploie 150 salariés) est établi et les individualités qui l’ont créé ont tendance à s’effacer en faveur de la marque. Nous n’avons jamais connu d’année difficile et n’avons jamais demandé d’aide financière à notre actionnaire. J’ajoute que nous venons d’acheter avec nos propres deniers le groupe d’immobilier de luxe John Taylor qui est présent dans vingt-cinq pays. Extrêmement heureux dans cette maison, je n’ai qu’un regret : le départ de mon coéquipier Rémy Le Fur.

Artcurial possède de nombreux bureaux en Europe ; pourquoi la maison ne s’établit-elle pas à New York ?

Pour New York, nous y sommes et y exposons régulièrement des œuvres importantes. Quant à y organiser des ventes, qu’est-ce que je vendrais là-bas ? Du XVIIIe et nos artistes contemporains dont les Américains ignorent l’existence ? Par ailleurs, toute la peinture impressionniste et moderne qui y est vendue est partie là-bas à partir de l’entre-deux-guerres ! En revanche, si j’ai l’œuvre, Artcurial a la capacité d’assurer pleinement une promotion internationale, et d’obtenir à Paris le même prix qu’à New York. Mais il est vrai que la TVA à l’importation reste un frein pour vendre en France des œuvres provenant de l’étranger.

Vous êtes à l’origine de la tenue des premières ventes de voitures de collection. Comment ce marché a-t-il évolué depuis ?

J’ai lancé ces ventes en 1975, d’abord dans des villes de province qui souhaitaient une animation, puis au Bristol et au Palais des congrès à Paris. Depuis 2010, la maison doit énormément à Matthieu Lamoure [directeur d’Artcurial Motorcars] et Pierre Novikoff [directeur adjoint] qui ont repris le flambeau.
Si au début on parlait peu de ce marché, aujourd’hui il répond aux mêmes critères que les autres spécialités de l’art, à ceci près que c’est un marché assez générationnel. Pour le reste, c’est la mondialisation avec ses forces et ses petites perversions. Elle est prescriptrice, donc tout le monde veut les mêmes choses. Côté prix, les voitures de grande duplication (comme les Ferrari ou les Porche produites à 5 000 exemplaires) ont augmenté très fortement, mais depuis deux ans il y a une petite correction.

Que sont les « Art Cars » ?

J’ai eu cette idée de lier ma passion de l’art et de la vitesse. J’étais rallyeman, j’avais de bons résultats. Je voulais lier deux mondes qui s’ignoraient complètement, c’est-à-dire l’art et l’industrie. BMW a été la seule firme à comprendre. Il s’agissait de confier la création d’une voiture à un artiste. La première voiture a été celle faite par Alexander Calder en 1975, 18 autres ont suivi. Le public a adoré. L’exposition qui a débuté en octobre au Musée BMW de Munich se poursuit à Paris en mars.

Que pensez-vous du rapport Chaubon-Lamaze [lire le JdA no 515, 18 janvier 2019], remis récemment à la garde des Sceaux ?

Quand j’ai créé le Symev [Syndicat national des maisons de ventes volontaires] en 2002 – on est venu me chercher –, j’ai été confronté à un Conseil des ventes qui n’avait pas compris son rôle. La loi était imparfaite et, au lieu de trouver un appui auprès de lui, je trouvais presque un rival du Symev, avec des incohérences dans sa composition – il comptait des antiquaires et des marchands : peut-on imaginer un conseil des marchands dans lequel siégeraient des commissaires-priseurs ? Je me suis battu pendant deux ans puis j’ai passé le relais à Jean-Pierre Osenat. C’est finalement la loi de 2011 qui a gommé une grande partie des imperfections. Le Symev est aujourd’hui un interlocuteur important pour notre profession, notamment vis-à-vis de l’État.
Ce rapport, s’il devient une loi, me paraît être un pas supplémentaire. C’est un excellent compromis car il garantit la présence de commissaires-priseurs pratiquement aux commandes [le rapport Chaubon-Lamaze préconise que le futur « Conseil des maisons de ventes » soit composé d’une majorité de commissaires-priseurs, NDLR], ce qui devrait changer beaucoup de choses. Mon vœu, c’est que la loi passe vite. Le Conseil et le Symev se compléteront. Je ne souhaite pas que l’une des entités gobe l’autre ou disparaisse.
Quel regard portez-vous sur le marché de l’art ?,l y a une corrélation entre le pouvoir économique d’un pays et son pouvoir créateur. Or, nous sommes obligés de constater que notre création contemporaine ne s’exporte pas assez. Ce sont les circuits de distribution et les pays dominants qui désignent les élus et tout l’or du monde va à ces élus. Résultat : l’entrée de l’art comme marchandise dans les patrimoines et la mondialisation aboutissent à une sorte de hiatus entre le prix d’une œuvre et le prix que le marché, avec la concurrence féroce entre collectionneurs internationaux, impose pour la même œuvre.

Art Cars,
du 9 mars au 5 avril, BMW Brand Store, 38, avenue George-V, 75008 Paris

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°517 du 15 février 2019, avec le titre suivant : Hervé Poulain : « Le pouvoir économique d’un pays est corrélé à son pouvoir créateur »

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