Foire

SCÈNE ÉMERGENTE

Fiac 2018 : Jeunes galeries et nouvelles expériences

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 4 octobre 2018 - 1237 mots

PARIS

Mises en dialogue, recherche de filiations entre artistes, retour des savoir-faire... La Fiac propose des balises à l’art contemporain émergent ou exhumé.

À Paris, la galerie Gaudel de Stampa, située quai des Grands Augustins, est à deux pas de celle de Kamel Mennour. Un bel espace sous verrière, mais sans vitrine, contrepartie de cette adresse rive gauche investie en 2014 après six années à Belleville. À la Fiac, son stand se trouve à l’étage, à proximité immédiate du secteur Lafayette. Là, la foire concède cette année des tarifs de location moins élevés que lors des éditions précédentes afin de maintenir un peu de diversité parmi ses exposants, privilégiant autant que possible une sélection d’enseignes qui prennent des risques.

Ainsi en 2010, lorsque Gaudel de Stampa présenta des œuvres de Jessica Warboys, malgré leurs prix abordables, elles ne trouvèrent pas d’acquéreur. Depuis, on a vu le travail de l’artiste anglaise à la Documenta de 2012 et elle a intégré de nombreuses collections, privées et publiques : le Centre Pompidou a acheté trois pièces. Cette année, la galerie présente ses « Sea Paintings » (avec des prix allant de 5 000 à 20 000 euros), de grandes toiles réalisées avec l’aide de la mer, mélanges de pigments et d’éléments, accrochées sur un mur de sculptures, de peintures, d’objets… « C’est quelque chose qu’elle n’a encore jamais fait. Nous sommes actuellement sa seule galerie, mais cela pourrait changer très prochainement », glisse Denis Gaudel. Outre des pastels sur papier, paysages abstraits du Suisse Emil M. Klein, le stand donnera également à voir des œuvres de Gijs Milius (voir illustration p. 13) avant de consacrer, juste après la foire, une exposition solo à ce jeune artiste néerlandais. Présentées à la foire suisse Liste l’an dernier, ses peintures teintées de surréalisme lui ont déjà valu une certaine attention.
 

La règle de deux

Pour Daniel Turner, représenté par la galerie Allen, on peut parler d’une véritable montée en puissance : les galeries König à Berlin et Franklin Parrasch à New York défendent son travail, récemment vu à Art Basel Unlimited et au Confort moderne, à Poitiers, qui lui a consacré une exposition. Cet Américain basé à New York, très marqué par un épisode personnel d’internement, travaille à partir d’éléments métalliques prélevés dans des asiles psychiatriques. Le métal fondu est condensé dans une forme (barre monolithique, pulvérisation au sol…) qui conserve l’essence de son lieu d’origine, pour être transposée dans une architecture privée. Joseph Allen voulait depuis longtemps faire dialoguer cette démarche aussi sculpturale que cérébrale avec celle, profondément énigmatique, de l’artiste français Maurice Blaussyld, dont il va montrer, entre autres, une sculpture vidéo, Autoportrait. Sur le stand, deux générations, mais la même sensibilité et des prix allant de 3 600 à 28 000 euros.

Dialogue également entre la Berlinoise Lucie Stahl (née en 1977) et le Mexicain Raúl de Nieves (né en 1983) chez Freedman Fitzpatrick. Vues en 2016 à la Biennale de Lyon, les images de Lucie Stahl sont composées à partir d’objets sans valeur, numérisées, agrandies à l’impression, puis recouvertes d’une pellicule de résine. Le spectateur se voit dedans, une manière pour l’artiste de l’impliquer dans une œuvre sous-tendue par des considérations sociétales et politiques. De Raúl de Nieves, on avait découvert les créatures psychédéliques au PS1 à New York. Confectionnées elles aussi, à partir de rebuts, en général plastiques, ses nouvelles sculptures murales mélangent les symboles historiques, religieux, esthétiques inspirant cet artiste mexicain autodidacte, et engagé – entre 8 000 et 15 000 euros. On connaît le duo d’artistes Stéphanie Rollin & David Brognon – à l’affiche l’été dernier à la Biennale de Melle – pour leurs installations in situ, leurs protocoles sophistiqués et leur réflexion sur le temps. Réalisées d’après des tirages photographiques par un artisan spécialisé, leurs marqueteries de paille accrochées aux murs de la galerie Untilthen (voir illustration p. 10) sont une nouvelle manière d’étalonner l’attente, la durée.

Peut-on parler d’un retour des savoir-faire, fut-ce par procuration ? Chez Marcelle Alix, Mathieu K. Abonnenc – qui avait bénéficié en 2015 d’une exposition personnelle sur Art Basel-Statement – recouvre de cinabre des plaques de fer-blanc. Le résultat évoque la peinture minimaliste, tout en faisant allusion aux pratiques d’orpaillage, notamment en Guyane française, d’où l’artiste est originaire. Ici non plus l’abstraction n’empêche pas le questionnement politique.
 

La jeune garde dépoussière, la plus ancienne inspire

Parmi les jeunes talents en vue, sur le stand de la galerie High Art, Max Hooper Schneider, passé par un cursus d’architecture du paysage à Harvard, défie les catégories plastiques. Lauréat 2017 du prix BMW Art Journey, il s’est lancé dans un projet qui devait le conduire à la rencontre des massifs coralliens, du lac Baïkal aux rivages de Madagascar. Va-t-il présenter à la Fiac un de ses écosystèmes étanches mis en boîte sous une vitrine de verre et acrylique ? Comme celui des autres artistes sur le stand, son travail sera en tout cas mis en scène dans l’atmosphère d’un salon de réception privé. On y remarquera aussi les peintures graphiques au style frénétique d’Aaron Garber-Maikovska, dont la cote a flambé en 2015 après un passage en vente chez Phillips et Sothebys. Sur le stand de la galerie High Art les prix des œuvres, tous artistes confondus, varient de 5 000 à 60 000 euros. Mais il y a aussi des artistes plus âgés et tombés dans l’oubli, qui méritent davantage de visibilité. C’est, selon Daniele Balice, le cas d’Enzo Cucchi, que défend la galerie Balice Hertling, pourtant plutôt connue pour sa faculté à découvrir de nouveaux talents – comme l’artiste chinoise Xinyi Cheng, depuis peu installée à Paris. Une grande toile solaire du septuagénaire italien occupera le centre du stand qui présentera par ailleurs un choix – renouvelé au fil de la foire – d’œuvres de Simone Fatale, Isabelle Cornaro, Jonathan Binet… (de 1 000 à 136 000 €). Will Benedict aura, pour sa part, les honneurs d’une projection en façade de la Fiac dans le cadre de son programme de mapping vidéo ((fresque lumineuse). Si la fraîcheur de l’œuvre d’Enzo Cucchi est d’après son galeriste « inspirante pour les jeunes artistes », il est temps d’exhumer les sculptures de Richard Baquié (trop) tôt disparu en 1996. L’esthétique « garage » du tandem Baquié-Anita Molinero constitué a posteriori par la galerie Cortex Athletico pourrait, d’après son fondateur Thomas Bernard, servir de tutelle à une génération d’artistes allant de Neil Beloufa à Thomas Teurlai, de Jean-Alain Corre à David Douard.

Un autre travail de sculpture, celui de Liz Craft (née en 1970), est en pleine évolution : moins immédiatement figuratives et burlesques, ses dernières œuvres mélangent l’aluminium avec la céramique ou le papier mâché : elles sont à voir sur le stand de Truth and Consequences, qui compte parmi les galeries du secteur Lafayette. Ce dernier accueille la parisienne Bonny Poon, une galerie en appartement qui se visite sur rendez-vous et fera ses premiers pas à la Fiac avec des dessins signés Jim Joe. Zoë Paul, dont on a beaucoup vu les tapisseries exécutées sur du matériel de récupération, occupe tout l’espace de The Breeder, venue comme elle d’Athènes (les prix sont compris entre 8 000 et 30 000 €). Et c’est une galerie de Chicago, Document, qui présente les photomontages de Julien Creuzet, installé à Paris, en regard des (auto)portraits de Paul Mpagi Sepuya.

De ce panorama non exhaustif on retiendra une impression générale de grande qualité et de relative prudence. Sauf avis contraire, pas de sauts dans l’inconnu.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°508 du 5 octobre 2018, avec le titre suivant : Fiac 2018 : Jeunes galeries et nouvelles expériences

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