Foire & Salon

Entretien avec Georges-Philippe Vallois et Nathalie Moureau : « La position des galeries ne serait pas meilleure en l’absence de foire »

Président du Comité professionnel des galeries d’art & Professeur des universités

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 20 octobre 2019 - 1431 mots

PARIS

Le Comité professionnel des galeries d’art présidé par Georges-Philippe Vallois a confié à l’économiste Nathalie Moureau une étude sur les rapports entre les galeries et les foires. Ils commentent cette étude.

Georges-Philippe Vallois © Photo Olivier Marty, 2016
Georges-Philippe Vallois
© Photo Olivier Marty, 2016
Avez-vous été surpris par le nombre élevé de participations aux foires des adhérents du Comité professionnel des galeries d’art (CPGA) ?

Georges-Philippe Vallois. La volonté de participer à des foires ne m’a pas du tout surpris. Les galeries ont bien compris les ressorts du marché : la recherche de collectionneurs passe par les foires qui ont réussi à créer des événements. Quant au nombre élevé de participations, cela ne m’étonne pas non plus, compte tenu du nombre très important de foires dans le monde (plus de 250).

Nathalie Moureau. Il y a peut-être une surévaluation de ce chiffre dans la mesure où ce sont les galeries les plus concernées par le sujet qui ont répondu.

Nathalie Moureau © Photo Denise Oliver-Fierro, 2019
Nathalie Moureau
© Photo Denise Oliver-Fierro, 2019
Près de la moitié des galeries participantes aux foires font plus de 30 % de leur chiffre d’affaires en foire. Comment analysez-vous ce chiffre, là aussi élevé ?

GPV. Il semble que les galeries qui sont les plus actives en foires sont à la fois les jeunes galeries et celles se situant parmi les plus hauts segments de chiffre d’affaires. Cela pourrait souligner deux facteurs contradictoires, l’importance économique des foires pour un certain nombre de galeries, un manque à gagner important pour les autres qui serait compensé, à leurs yeux, par un gain en termes d’image. On pourrait en déduire la confirmation d’un marché à plusieurs vitesses et le fait que les galeries de taille moyenne parviennent difficilement à s’imposer dans un système hyper concurrentiel en forte adéquation avec le marché de l’art international. Cela signifie également qu’en dépit de ce qui se dit, un grand nombre de galeries font une part importante de leur chiffre d’affaires dans leurs locaux, lesquels continuent donc à attirer les collectionneurs.

50 % des galeries reçoivent des « conseils » sur leur programmation par les organisateurs de foires. Ce sont des conseils ou des directives ?

GPV. Ce chiffre m’inquiète car il montre un mélange des rôles. La mission principale d’une galerie, c’est le choix des artistes à exposer. Or je constate que les organisateurs, qui sont extérieurs à cette mission, donnent parfois des conseils – qui sont davantage des directives –, lesquels valorisent la foire mais pas la galerie. Par exemple, montrer des installations muséales difficiles à vendre, qui peuvent occuper tout l’espace du stand, au motif que cela va faire sensation et promouvoir l’image de la foire. Cela m’a été rapporté par nombre de jeunes et moyennes galeries. Si une galerie est admise dans une foire, c’est qu’elle est reconnue pour sa capacité à choisir des artistes. La sanction vient des ventes et de sa reconduction, ou pas, l’année suivante.

NM. L’enquête montre que ce sont les galeries avec le plus faible chiffre d’affaires qui subissent le plus de pression. Le risque est que les foires façonnent l’offre et la production artistique. GPV. C’est l’expression d’un rapport de force relatif. Comme il existe un rapport de force relatif entre artiste et galerie. C’est le plus puissant qui impose sa loi. Or les jeunes et moyennes galeries sont le ferment de la création.

Les galeries vivraient-elles mieux sans les foires ?

GPV. La position des galeries ne serait pas meilleure en l’absence de foire. Les foires ne sont pas nuisibles, elles sont indispensables, elles sont porteuses de validation des galeries vis-à-vis du marché et, bien sûr, des apporteuses d’affaires. Mais les galeries sont devenues prisonnières du système. Une image fausse et insidieuse s’est imposée selon laquelle si une galerie n’a pas vendu dans une foire, ce n’est pas que cette dernière n’a pas porté ses fruits, mais que la galerie n’était pas au niveau. Cela fausse bien évidemment le jugement extérieur, car il est de plus en plus rare qu’une galerie reconnaisse publiquement qu’elle n’a pas vendu. Par ailleurs, la participation aux foires alourdit les charges des galeries.

NM. Heureusement que les foires apportent une plus-value, mais pas à hauteur de leur promesse. Il semble que ce sont les grandes galeries qui tirent le meilleur parti des foires.

Justement, Nathalie Moureau, vous avez distingué, dans votre panel, six tranches de chiffres d’affaires des galeries en France. Pourriez-vous les regrouper en petites, moyennes et grandes galeries par le chiffre d’affaires ?

NM. Je dirai qu’une grande galerie réalise plus de 3 millions d’euros de chiffre d’affaires, une galerie moyenne entre 750 000 euros et 3 millions d’euros et une petite galerie moins de 750 000 euros.

Avez-vous des recommandations sur les foires les plus intéressantes pour les galeries ?

GPV. J’ai entendu des dizaines de recommandations dans ma carrière ! Et elles se sont toutes révélées fausses. Chaque foire correspond à des stratégies différentes selon les galeries. Par exemple, la foire de Bogota répond davantage à un tropisme pour les artistes sud-américains, indispensable pour certains, anecdotique pour d’autres. Mon seul conseil serait d’identifier les foires importantes par continent et par spécialité.

Quel bilan faites-vous des manifestations collectives organisées dans les galeries ?

GPV. Malgré la tendance individualiste des galeristes qui pensent souvent qu’ils peuvent faire mieux tout seuls qu’avec leur voisin, je pense que le CPGA a amélioré cet état d’esprit. Le nombre d’adhérents a presque doublé. « Un Dimanche à la galerie », « Choices » sont autant de succès. Mais, pour être plus efficace, il faudrait quasiment un organisateur par quartier et des bonnes volontés. Art Saint Germain-des-prés a disparu parce que le galeriste (Jean-Pierre Arnoux) qui s’en occupait ne voulait plus porter ce fardeau. Il est peu probable que ces manifestations arrivent à inverser la tendance avec les foires, d’ailleurs ce n’est pas leur objectif. Dans les années 1970, le tour des galeries se faisait dans trois ou quatre rues. Aujourd’hui, il faut faire toute la ville. C’est quasiment impossible. Donc il faut aller dans des lieux où elles sont concentrées. « Parcours des mondes » constitue un exemple remarquable de « foire » organisée dans les espaces des galeries où les amateurs du monde entier se rendent.

L’enquête met en évidence le problème des cartons d’invitation…

GPV. Oui, c’est un problème relevé par la quasi-totalité des galeries interrogées. Nous avons été dépossédés de notre fichier, et certaines foires invitent les grands collectionneurs sans mentionner les galeries à l’origine de l’invitation. Cette règle s’impose dès lors parmi les conditions de participation à la foire.

Vous avez annoncé terminer votre mandat à la fin de cette année. Avez-vous un regret s’agissant des foires ?

GPV. Après huit ans de bons et loyaux services, il est temps pour moi de passer la main, en décembre 2019. Marion Papillon avec qui je travaille depuis dix-huit mois va se présenter, mais je ne sais pas s’il y a d’autres candidats. Mon regret, sur le sujet des foires, est de pas avoir été suivi par mes adhérents lorsque j’ai voulu en créer une, gérée par la profession, comme les Américains de l’Art Dealers Association of America (ADAA) ont su le faire avec succès. J’espère cependant que nous aurons, à l’occasion d’un futur entretien, l’opportunité d’évoquer également les satisfactions et les avancées de ma mandature (sourire).

Les chiffres clés de l’étude
 
> Les répondants ont participé en moyenne à 4,3 foires en 2018
> 50 % des galeries présentent en foires des œuvres d’artistes ayant une actualité internationale
> 55 % des galeries présentent en foires sur un an plus de la moitié du panel des artistes dont elles suivent le travail à long terme en galerie
> En moyenne, la fourchette basse d’une participation à une foire peu coûteuse en France est de l’ordre de 14 300 euros ; la fourchette haute pour une foire plus coûteuse est de 43 100 euros (avec de fortes variations autour de ces deux pôles)
> En moyenne, la fourchette basse d’une participation à une foire peu coûteuse aux États-Unis est de l’ordre de 30 500 euros, la fourchette haute de 52 300 euros (avec de fortes variations autour de ces deux pôles selon la taille de la galerie)
> 31 % des galeries consacrent plus de 3 semaines à la préparation des foires
> 51 % des galeries réalisent en foires moins de 30 % de leur chiffre d’affaires total annuel
> 52 % des galeries recouvrent assez souvent, ou très souvent, leurs frais de participation
> 58 % des galeries sont très défavorables à ce que les invitations VIP de la foire ne mentionnent pas le nom de la galerie
> 83 % des galeries sont plutôt d’accord, ou tout à fait d’accord, pour estimer que les foires permettent de trouver des débouchés
Méthodologie : Le panel des répondants est constitué de 116 galeries adhérentes au Comité professionnel des galeries d’art.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°530 du 4 octobre 2019, avec le titre suivant : Georges-Philippe Vallois, président du Comité professionnel des galeries d’art : Nathalie Moureau, professeur des universités : « La position des galeries ne serait pas meilleure en l’absence de foire »

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