Vendredi 28 février 2020

Succession

En attendant l’héritier de Vivian Maier

Par Alexis Fournol (Avocat à la cour) · Le Journal des Arts

Le 28 octobre 2015 - 675 mots

Français ou Américain, l’héritier de la photographe demeure inconnu, paralysant toute commercialisation et utilisation de l’œuvre dans l’attente de la décision d’un tribunal de l’État de l’Illinois.

L’histoire de l’œuvre de Vivian Maier a tout d’une pièce de théâtre, du mythe originel – une nounou new-yorkaise inconnue aux ascendances françaises –, à l’acte fondateur – la redécouverte quasi-miraculeuse d’un travail jamais divulgué –, jusqu’au drame – la paralysie du marché, faute de détermination de l’héritier légitime –, dont le dénouement final est suspendu à la décision du tribunal des successions et des tutelles du comté de Cook (Illinois). L’an passé, les principaux acquéreurs des négatifs de Vivian Maier, John Maloof et Jeffrey Goldstein étaient tous deux persuadés d’avoir découvert le véritable héritier de la photographe en France, tandis qu’un autre protagoniste clamait que le seul ayant droit légitime résidait également dans les Hautes-Alpes. Depuis, le nom de Charles Maier, le frère de l’artiste, a surgi dans le débat judiciaire, sans qu’aucune trace de son existence n’ait été trouvée depuis 1955. Et personne ne sait si Charles est toujours vivant, s’il s’est marié ou s’il a pu avoir des enfants. À défaut de manifestation de sa part ou de la part de ses héritiers, dans les six ans, le comté de l’Illinois pourrait recevoir les droits de la succession en déshérence.

160 000 images inutilisables
L’enjeu est de première importance, car tant aux États-Unis qu’en France, la propriété des négatifs n’emporte nullement la propriété des droits d’auteur sur les œuvres, pour lesquelles les droits patrimoniaux ne s’éteindront qu’en 2079, soit soixante-dix ans après le décès de Vivian Maier. C’est pourquoi, l’administrateur de la succession, désigné par le tribunal américain, gère depuis le 1er juillet 2014 le copyright attaché à l’œuvre et s’oppose à toute utilisation non autorisée. Parmi ses premières actions, l’administrateur a fait parvenir à la galerie canadienne Stephen Bulger – ayant racheté à Jeffrey Goldstein une grande part des négatifs en sa possession (plus de 17 000) – une mise en demeure afin d’interdire la commercialisation des tirages. Si ces négatifs ne rejoindront pas de sitôt les États-Unis, malgré les demandes de l’administrateur, leur utilisation en vue de réaliser des tirages modernes demeure impossible en application des règles de droit international. Conservés au Canada, leur exposition et leur commercialisation sont depuis lors bloquées. Jeffrey Goldstein a, quant à lui, engagé une procédure contre la succession instituée par le comté de Cook début 2015, lui reprochant un enrichissement sans cause en raison de l’investissement réalisé par ses soins et par John Maloof au profit de l’œuvre de Vivian Maier. Sans leur travail de numérisation, de promotion et de valorisation, l’œuvre n’aurait pas connu une telle postérité ni un tel succès. La situation s’avère d’autant plus fantasque que, dépourvue de tout accès aux négatifs et aux images numérisées, la succession ne peut pas faire fructifier les droits d’auteur dont elle est temporairement investie. Les près de 160 000 images sont donc inutilisables en l’état.

Pratiques contestables
Au-delà de la bataille judiciaire, qui pourrait prendre des années avant de trouver une première issue, un nouveau front s’est ouvert entre les différents acteurs de la pièce, chacun tentant de légitimer sa position en multipliant les entretiens dans la presse, en créant des sites internet dédiés à leur cause ou en continuant à organiser des expositions. Créée par le marché de l’art, l’œuvre de Vivian Maier est aujourd’hui paralysée par celui-ci. Des boîtes de négatifs dispersées au feu des enchères pour une somme modique aux cimaises des galeries et musées, la transmutation en or des images de la photographe illustre la pratique contestable de la réalisation de tirages modernes sans le contrôle de l’artiste ou de ses ayants droit. Quelle que soit la qualité des tirages, ceux-ci ne bénéficient nullement de l’aval du ou des titulaires des droits d’auteur et constituent, en conséquence, des contrefaçons qui seront bien délicates à faire retirer du marché. L’empressement lié à la fabrication d’un mythe artistique, en dépit des règles juridiques, constitue ici un cas d’école qui devrait marquer le marché pour les prochaines décennies.

Légende photo

Vivian Maier, Autoportrait, non daté. © Succession Vivian Maier, courtesy Howard Greenberg Gallery.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°444 du 30 octobre 2015, avec le titre suivant : En attendant l’héritier de Vivian Maier

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