Vendredi 14 décembre 2018

Drouot fastueux pour les fêtes

Le mois des grandes collections

Le Journal des Arts

Le 1 décembre 1995 - 1140 mots

Du grand art précolombien chez De Quay Lombrail, les manuscrits de René Char chez Me Loudmer, la collection Halphen vendue par Me Ricqlès, la collection Laroche et un ensemble de tableaux hollandais chez Me Tajan, entre autres.

PARIS - Selon l’expert Bernard Dulon, c’est le plus important ensemble d’art précolombien mexicain à passer en vente à Paris depuis dix ans. La collection de l’éditeur d’art Gérald Berjonneau, que l’étude De Quay Lombrail dispersera le 7 décembre à Drouot-Montaigne, ne comprend pourtant que vingt-huit objets, estimés autour de 5 millions de francs, et tous, ou presque, sont exceptionnels.

Seuls cinquante autres masques funéraires Teotihuacán (300-600 de notre ère) comparables aux six que comprend la collection existeraient de par le monde.

Le plus spectaculaire, en pierre gris foncé, aux arcades sourcilières et au nez angulaires, est estimé entre 600 000 et 650 000 francs. Parmi les autres lots, un joug en métadiorite vert amande, estimé entre 600 000 et 700 000 francs, orné d’une magnifique gueule de jaguar stylisée ; une palma de Veracruz représentant le monstre Cipactli, mialligator, mioiseau, qui a donné naissance à l’univers, estimée entre 250 000 et 300 000 francs, ainsi que des haches et des personnages en pierre et en terre cuite.

Le 1er décembre, Me Guy Loudmer dispersera vingt-huit manuscrits du poète René Char, totalement inédits, enluminés par autant de grands artistes de ses amis, de Braque à Picasso, en passant par Wilfredo Lam et Alberto Giacometti.

Estimés entre 12 et 15 millions de francs, ces manuscrits de la collection de l’éditeur Daniel Filipacchi seront proposés au milieu de près de 700 livres modernes, pour la plupart illustrés par de grands artistes et dus à des relieurs renommés, estimés eux aussi autour de 15 millions de francs. Imprimé au Bauhaus en 1922, l’album de gravures Kleine Welten, de Kandinsky, est estimé entre 800 000 et 1 million de francs. Mais les estimations moyennes se situant entre 15 000 et 50 000 francs, de nombreux lots seront accessibles à quelques milliers de francs seulement.

Le catalogue lui-même, à 250 francs, est à la fois somptueux et ingénieux dans sa présentation. La vente se poursuivra le 2 décembre. Deux jours plus tard, Me Jean-Claude Binoche mettra en vente les cent tableaux symbolistes de la collection de Paul-Loup Sulitzer.

Des coups de cœur
La collection d’objets archéologiques de Georges Halphen, modeste par sa taille – 39 objets –, mais remarquable de qualité, sera dispersée avec 150 autres lots par Me François de Ricqlès, le 8 décembre. Certaines œuvres sont tout à fait exceptionnelles, comme cette statue en bronze de Jupiter, Gaule, époque romaine, IIe-IIIe siècle, superbe de patine et de conservation, estimée entre 150 000 et 180 000 francs. Ou encore cette statuette de femme bactrienne en pierre, de la deuxième moitié du IIIe millénaire avant J.C., tout aussi bien conservée. Deux statuettes égyptiennes vers 1991-1784 avant notre ère, en bois stuqué et peint, représentant une femme et un bœuf sont, elles, estimées entre 450 000 et 500 000 francs.

Une autre grande collection d’objets archéologiques, celle de Jean-Marie Talleux, armateur décédé en juillet, sera vendue les 6 et 7 décembre par Me Paul Renaud. Comprenant plus de 300 objets, principalement égyptiens, grecs et romains, aussi bien des verres irisés que des bijoux en or, des terres cuites et des vases que des sculptures et des bas-reliefs, elle témoigne d’une passion qui s’exprimait à la fois par des coups de cœur – de nombreux lots sont estimés à seulement 1 000 ou 2 000 francs – et par d’importants investissements. Un buste en pierre calcaire de Thoutmosis III, de la XVIIIe dynastie, est ainsi estimé autour de 350 000 francs.

Le 12 décembre, Me Jacques Tajan vendra la collection d’une soixantaine de marines, paysages, natures mortes de sous-bois et portraits hollandais des XVIe et XVIIe siècles, constituée après la guerre et jusque vers 1975 par un industriel français, estimée entre 7 et 9 millions de francs. Plusieurs de ces tableaux ont été achetés à Paris dans les "ventes de récupération artistique" composées d’œuvres volées sous l’Occupation et rapatriées des collections nazies.

Un magnifique triptyque en gouache de Hans Bol, représentant trois scènes de la vie du Christ, est estimé autour de 800 000 francs, tout comme une scène de chasse dans un paysage de montagne par Roelandt Savery, qui travaillait à la cour du roi Rodolphe de Habsbourg à Prague.

Une lumière glauque et nauséabonde
Parmi la soixantaine d’autres tableaux mis en vente, figure le célèbre faux Vermeer, La Cène, de Hans van Meegeren, estimé à 200 000 francs. Avec ses personnages aux traits lourds, comme marqués par la maladie, baignés par une lumière glauque et nauséabonde, l’œuvre prouve, comme le fait remarquer l’expert Éric Turquin, que le faussaire trompe sa propre génération – dont il exprime à son insu la sensibilité – mais non la suivante. Autrement plus intéressants, et authentiques, un très émouvant Saint Jérôme de Valentin de Boulogne, estimé entre 1,3 et 1,5 million de francs, un portrait de 1837 de deux enfants par Winterhalter, pas encore figé dans son grand style classique (estimé entre 1 et 1,4 million de francs), et un très beau cuivre de Jan Brueghel le jeune, Paysans sur le chemin du marché, estimé 1 million de francs.
 
Toujours chez Me Tajan, le 13 décembre, seront dispersés les seize tableaux, inconnus du marché, de la collection héritée par Jacques Laroche de son père, l’industriel Henry-Jean Laroche. Elle comprend, entre autres, trois Bonnard (La promenade, vers 1900, huile sur carton, et deux huiles sur toiles, Paysage à la palme, 1923, et Environs de Cannes, vers 1923), et cinq peintures acquises directement auprès d’Édouard Vuillard, un grand ami de la famille.

Intimement liées à la vie des Laroche, ces dernières comprennent deux vues d’intérieur de la maison familiale à Pont-L’Évêque (estimées entre 1,8 et 2 millions de francs), une scène de petit déjeuner de 1930 (estimée entre 2 et 2,5 millions de francs), et trois portraits de Jacques Laroche, enfant.
 
Les études De Quay Lombrail et Tajan s’associeront le 6 décembre pour disperser plus de trois cents pièces d’Art nouveau et Art déco. Parmi les lots de verrerie, dont les estimations dépassent rarement quelques dizaines de milliers de francs, se trouve une rare lampe de Daum d’avant 1900, en verre rougeâtre en triple couche à décor de pissenlits, sculptée et meulée à la roue, estimée entre 300 000 et 400 000 francs.

Dans le mobilier, un grandiose lit corbeille en placage de loupe de Ruhlmann, estimé entre 600 000 et 800 000 francs, tout comme un bureau de dame en ébène à marqueterie de nacre de Sue et Mare, des meubles de Jean-Michel Frank, Paul Dupré Lafon, Francis Jourdain, Jean Dunand, et parmi d’autres pièces de Pierre Chareau, un bureau en sycomore à pans coupés, estimé entre 500 000 et 600 000 francs.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°20 du 1 décembre 1995, avec le titre suivant : Drouot fastueux pour les fêtes

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