Vendredi 23 février 2018

Des maîtres anciens sur un petit nuage

Marchands et auctioneers analysent la croissance de ce marché dopé par la raréfaction des chefs-d’œuvre

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 7 août 2008

Les prix des tableaux anciens enregistrent un mouvement de hausse régulier, qui s’explique en partie par leur sous-évaluation et un regain d’intérêt pour des œuvres longtemps occultées par la vogue des impressionnistes et des modernes.

NEW YORK - Steve Wynn, propriétaire des Mirage Resorts et de l’hôtel Bellagio à Las Vegas, a été le plus gros acheteur d’œuvres d’art en 1997-1998, consacrant plus de 310 millions de dollars en dix-huit mois à l’art moderne et contemporain. Mais il vient d’opérer un virage à 180° en se tournant vers les maîtres anciens. En janvier 1998, à New York, il a acquis un Rembrandt, Portrait d’un homme barbu en manteau rouge, pour près de 10 millions de dollars (56 millions de francs), et un Rubens, La tête de saint Jean-Baptiste présentée à Salomé, pour 6 millions (33,6 millions de francs). Cette évolution n’est-elle pas révélatrice d’un engouement pour les tableaux anciens, qui avaient perdu de leur lustre face à l’Impressionnisme et au contemporain ces quinze dernières années ? Cette tendance a été confirmée par les bons résultats de Sotheby’s New York, en 1998, qui a réalisé plus de 65 millions de dollars. La vente de maîtres anciens, en janvier, a rapporté à elle seule 28 millions et enregistré six records. Les experts des maisons de vente et les marchands s’accordent tous sur un fait : les très grands tableaux anciens se font de plus en plus rares. “Lorsque vous en découvrez un, il dépasse sans peine son estimation”, déclare George Wachter, de Sotheby’s New York, citant les deux Canaletto vendus 8,5 millions de dollars (47 millions de francs) à Londres en décembre dernier, suivis d’une vue du Grand Canal par Bellotto à 5,6 millions de dollars (31,3 millions de francs).

Autre signe de l’intérêt porté aux maîtres anciens, le nombre important de tableaux et de dessins – qu’ils soient de Ruysdael, Salviati ou Tiepolo – exposés dans les galeries new-yorkaises, mais également en France et à Monaco, à la galerie Sarti, chez Adriano Ribolzi, Virginie Pitchal, Emmanuel Moatti. Nous avons interrogé des marchands et des auctioneers sur l’importance de ce marché, ainsi que sur les causes et les implications de cette tendance.

Combien de collectionneurs ont dépensé plus de 50 000 dollars (280 000 francs) ces cinq dernières années ?
Mireille Mosler, pour Jack Kilgore & Co, et Daphne Alazraki mentionnent un chiffre de 200 clients achetant de façon intermittente. Chez Artemis, Sebastian Goetz en cite cinquante, dont au moins huit dépensent plus de 250 000 dollars. Richard Feigen retient, lui, un chiffre nettement moins élevé : “Il n’existe, je pense, que quinze à vingt clients de ce type dans le monde”. Du côté des auctioneers, George Wachter parle de 250 à 350 collectionneurs, et Anthony Crichton-Stuart, chez Christie’s New York, d’environ 200 à 300, auxquels s’ajoutent chaque année 20 à 25 nouveaux acheteurs.

Quelle importance les collectionneurs attachent-ils à l’état de conservation des œuvres ?
“Pour chaque vente, Sotheby’s reçoit aujourd’hui environ 350 demandes de descriptif de l’état de conservation de l’œuvre, indique George Wachter. Il y a dix ans, peu de clients exigeaient cette documentation. Maintenant, c’est un travail à temps plein, qu’un restaurateur indépendant accomplit pour nous”. “Il nous est plus fréquemment demandé des descriptifs de l’état de conservation des tableaux”, confirme Goedle Wuyts, pour Haboldt & Co.

Quel rôle jouent les foires dans le développement du marché des maîtres anciens ?
Les salons haut de gamme, comme la Biennale de Paris, Tefaf Maastricht ou l’International Fine Art Fair à New York, entraînent un accroissement du nombre des clients. “Les nouveaux collectionneurs se sentent plus libres de flâner et d’étudier les objets qui sont exposés, explique Mireille Mosler. La courte durée des foires pousse également à acheter. Parce que les clients savent que nous remballons tout, cela crée une pression”. Les foires jouent un rôle très important, confirme Maurizio Canesso : “Elles nous permettent de former le goût des collectionneurs, de les guider dans leurs achats”. “Les salons sont essentiels, ajoute Goedle Wuyts, car ils réunissent un grand nombre d’acheteurs potentiels en un même lieu”.

Comment expliquer ce nouvel attrait des maîtres anciens ?
Pour Anthony Crichton-Stuart, il s’explique par leurs prix encore peu élevés. Comparés à un Francis Bacon ou même à un petit Monet, les maîtres anciens peuvent constituer un bon investissement. Le collectionneur peut également être attiré par la nature intellectuellement stimulante des sujets traités. M. Crichton-Stuart note que les collectionneurs commencent par s’intéresser aux natures mortes, aux peintures de genre et aux paysages anciens, car ils sont visuellement beaucoup plus accessibles, puis passent à des sujets plus complexes, comme les allégories.
Daphne Alazraki note beaucoup d’enthousiasme pour les tableaux néerlandais et flamands, mais aussi pour les maîtres italiens qui jouissent d’un regain d’intérêt. “Les collectionneurs commencent à s’intéresser à la peinture ancienne car c’est une valeur sûre, et ceux-ci sont encore sous-estimés, considère Maurizio Canesso. Avec un budget de 500 000 francs on peut acheter un grand maître du XVIIe siècle”.

Quel est le rôle joué par les musées sur ce marché ?
Ces six dernières années, Jack Kilgore a vendu près d’une dizaine d’œuvres à des musées : un Joachim Beuckelaer au Louvre, un Pieter de Grebber au Fine Arts Museum de San Francisco, d’autres aux musées de Cleveland, Denver, Raleigh et Richmond. Anthony Crichton-Stuart indique que les musées représentent 5 % des acheteurs dans les ventes aux enchères, contre 1 % il y a trois ans. Bob Haboldt réalise, lui, plus d’un tiers de son chiffre d’affaires avec des musées, la galerie Sarti et Maurizio Canesso 10 à 15 %.

Qu’en est-il des dessins ?
Le directeur de la Morgan Library, Charles F. Pierce Jr, affirme ne connaître que 50 à 75 collectionneurs qui dépensent 50 000 dollars par an, ou sur deux ou trois ans, pour des dessins. “Nous restons en contact avec eux et demandons à nos conservateurs de repérer les dessins mis en vente susceptibles de les intéresser”.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°77 du 19 février 1999, avec le titre suivant : Des maîtres anciens sur un petit nuage

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