Mercredi 19 décembre 2018

Dernier volet Daum

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 1 décembre 2004 - 680 mots

Les revers de fortune qui frappent les entreprises permettent parfois aux collectionneurs de puiser dans un répertoire historique sans pour autant débourser des sommes faramineuses. Tel est le cas de la vente fleuve par Christie’s de pièces provenant de la cristallerie Daum, en dépôt de bilan depuis septembre 2003.
Émules d’Émile Gallé, qui avait commencé son activité en 1874, les frères Auguste et Antonin Daum créent leur atelier en 1878. La réussite de l’entreprise était liée à l’esprit d’équipe. Les Daum avaient eu l’intelligence de s’entourer de collaborateurs talentueux comme Jacques Gruber, Amalric Walter, qui met au point la technique de la pâte de verre, et les frères Schneider qui voleront très vite de leurs propres ailes. « La manufacture invente peu de techniques verrières. La gravure à la roue ou à l’acide,
la peinture à l’émail, le multicouche, ce qu’ils appelleront “vitrification des poudres” ou encore “lamelles ciselées” sont des procédés connus et utilisés par les verriers, à l’époque où la maison Daum accède au statut d’industrie d’art. Le vrai mérite de l’entreprise est plutôt d’avoir su, d’une part, utiliser et maîtriser ces techniques pour la réalisation de ses pièces ; d’autre part, les assujettir, avec justesse et goût, à un mode de production industriel sans jamais perdre de vue le souci du décoratif », peut-on lire dans le catalogue sur Daum collection du musée des Beaux-Arts de Nancy.
Si Gallé ferme ses portes en 1936, Daum maintient son activitédans un esprit de continuité.
Daum avait commencé à produire de la verrerie utilitaire incolore, parfois rehaussée d’or, au gré
d’un répertoire moyenâgeux et régionaliste. Le verre décoratif ne commence à poindre que vers 1900. Dans les années 1920, les formes sinueuses se géométrisent, le verre devient plus épais et teinté dans la masse. « Tous les vingt ans, Daum a proposé quelque chose de nouveau. C’est l’une des rares manufacturesà perdurer après la guerre de 1914. De même, après la Seconde Guerre mondiale, elle se voue au cristal incolore et propose des formes très libres, différentes de Baccarat ou Saint-Louis », rappelle Pauline de Smet, spécialiste de Christie’s.
Trois ventes aux enchères orchestrées par Ader-Picard-Tajan avaient déjà offert en 1982, 1984 et 1987 un alléchant panorama de cette maison. Une quatrième vente, cette fois privée, a permis à la Ville de Nancy d’acquérir un échantillon significatif. Le dernier volet chez Christie’s a des allures de fond
de tiroirs. Plus d’un millier de lots de la production industrielle sont proposés sur deux jours avec des estimations de 100 à 12 000 euros pour un produit prévisionnel d’1,2 million d’euros. On n’y retrouve pas l’équivalent du vase multicouche baptisé le Sorbier des oiseleurs (1902) adjugé 2,5 millions de francs en 1987 ou de la coupe en verre marbré La Libellule.
La dispersion a le mérite d’offrir un panorama chronologique permettant de mesurer l’étendue de l’inspiration de Daum et de réviser même certains jugements esthétiques. Une coupelle en verre incolore avec application de larmes orange (800-1 000 euros) de 1925 emprunte par exemple moins à l’esthétique des années folles qu’au rêve acidulé des sixties. Faute de pièces phares, cette vente ne permettra pas de prendre le pouls du marché du verre Art nouveau-Art déco. Autant de lots déversés d’un seul tir pourraient même effrayer les professionnels. Sensiblement revigorée après la morne plaine des années 1990 et le retrait des acheteurs nippons, la verrerie Art nouveau avait donné de légère pulsation de reprise en mars dernier avec le succès d’une collection de cent soixante-dix objets Art nouveau chez Piasa.
Le centenaire d’Émile Gallé, l’intervention récente des Russes et le retour inespéré des Japonais ne sont pas étrangers à ce regain de faveur. Toutefois en mai, des pièces importantes de Gallé, chèrement estimées par Sotheby’s, n’ont pas trouvé preneur. La modestie des estimations de Christie’s pour des pièces elles-mêmes modestes jouera sans doute en faveur de la vente. Beaucoup d’acheteurs pourraient d’ailleurs y puiser des idées de cadeaux de Noël...

« Daum, un siècle de création », vente les 18 et 19 décembre, PARIS, Christie’s, 9 av. Matignon, VIIIe, tél. 01 40 76 85 85.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°564 du 1 décembre 2004, avec le titre suivant : Dernier volet Daum

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