Coup de frein dans les ventes publiques

Par Éléonore Thery · Le Journal des Arts

Le 19 janvier 2016 - 876 mots

Le tableau de Picasso adjugé 162 millions d'euros, un record, est l’arbre qui cache la forêt. Les ventes aux enchères dans le monde ont fait du surplace en 2015 après une forte hausse en 2014. Le ralentissement de l’économie chinoise est l’une des explications

Après une année 2014 exceptionnelle, le bilan de 2015 est plus complexe à analyser. Cette année a tout d’abord vu l’établissement de nouvelles enchères records ultra-médiatisées. Le  tableau Les Femmes d’Alger (1955) de Picasso, emporté pour 162 millions d’euros (179 millions de dollars), est devenu l’œuvre la plus chère en ventes publiques, suivi du Nu couché (1917-1918) d’Amedeo Modigliani, emporté pour 160,2 millions d’euros (170,4 millions de dollars), deux œuvres cédées par Christie’s à New York. Sans surprise, c’est dans la métropole américaine qu’ont été enregistrées les dix meilleures enchères de l’année, dont le total cumulé frôle le milliard de dollars. C’est encore là que 2,3 milliards de dollars ont été échangés au cours d’une semaine en mai, des sommes jamais atteintes. Si ces prix attestent du développement d’un marché très haut de gamme, et du poids des grandes ventes, ils ne sont pas représentatifs de l’ensemble du marché.

Au premier semestre, le total mondial des adjudications était en baisse de 5 % : 6,8 milliards d’euros (7,6 milliards de dollars, selon Artprice), ce en raison de la chute du marché chinois. Christie’s annonçait pour les six premiers mois une hausse de son volume de ventes de 8 % (4,1 milliards d’euros, un chiffre record), quand Sotheby’s enregistrait pour les neuf premiers mois de l’année une baisse de l’ordre de 1 %. Le second semestre a été marqué par un ralentissement plus global. En art contemporain, Sotheby’s annonce une progression de son volume d’affaires de 8 % sur l’année et Christie’s se maintient, mais les ventes du soir de novembre accusent une baisse globale de 25 % par rapport à 2014 et de 16 % par rapport à 2013. Le montant des adjudications en art impressionniste et moderne progresse fortement, chez Christie’s ( 40 %) comme chez Sotheby’s ( 20 %), mais c’est au prix d’une forte augmentation des volumes ; un ralentissement a par ailleurs été constaté en novembre. Du côté de l’art ancien, le cumul des grandes ventes de Londres, New York et Paris chute de 23 %, notamment en raison des mauvais résultats de Christie’s. Certains domaines comme l’art russe se sont totalement effondrés.

Décloisonnement des périodes
Parmi les tendances marquantes de cette année, figure le décloisonnement des périodes. Christie’s a ainsi développé des ventes thématiques mêlant l’art impressionniste, moderne et contemporain, qui ont connu un succès éclatant en mai, mais des résultats très mitigés en novembre. « Regrouper l’art moderne et l’art d’après guerre a un sens, cela correspond au goût des collectionneurs, ce sont les œuvres qui possèdent la valeur intrinsèque la plus importante », commente Thomas Seydoux, conseiller en art. Ces vacations, qui déshabillent les ventes du soir de leurs lots les plus prestigieux, ne sont parfois qu’une façon de masquer une faiblesse dans certaines disciplines : il en est ainsi de Christie’s qui a déplacé sa vente d’art ancien new-yorkaise de décembre pour organiser une « Classic Art Week » généraliste en avril 2016.

Le recours aux garanties, encouragé par la compétition féroce entre les opérateurs, a été particulièrement spectaculaire en 2015. Risquées, elles se sont révélées contre-productives au second semestre, chez Sotheby’s lors de la vente Alfred Taubman, ou chez Christie’s pour sa vacation « The Artist’s Muse ». « Les garanties, habilement concoctées au mois de mai, ont permis aux résultats de suivre. Mais le système a montré ses limites en novembre, et ces artifices ont fait souffrir le marché. Les collectionneurs ne sont pas dupes », observe Thomas Seydoux. « C’est la fin d’un cycle pour les garanties », confirme Marc Blondeau, ancien président de Sotheby’s France, aujourd’hui courtier. Entre garanties et réductions de frais, la course aux vendeurs fait dégringoler la rentabilité des sociétés. Au lendemain des ventes de novembre, Sotheby’s annonçait ainsi la mise en place d’un plan de départs volontaires.

Fin d’un cycle ou simples accidents ?

En Chine, les indicateurs montrent un fléchissement du marché : le produit d’adjudications a diminué de 30 % au premier semestre (source Artprice) et les maisons de ventes locales annoncent des montants en baisse pour l’année, hormis China Guardian qui se targue d’une hausse de 8 % (sujette à caution). « Sans surprise, le marché de l’art suit l’économie. Mais le problème n’est pas tant la demande que l’offre : par rapport à l’an dernier, moins de pièces importantes sont passées en ventes », indique Hadrien de Montferrand, galeriste à Pékin. Faut-il y voir une conséquence des mesures anti-corruption ? En 2015, la Chine pourrait avoir perdu sa place de deuxième marché mondial, au profit du Royaume-Uni, l’écart entre le total des adjudications des deux puissances étant à la fin juin inférieur à 90 millions d’euros.

Quelles conclusions générales en tirer ? Pour Marc Blondeau, « nous sommes en haut de la courbe, et arrivons à la fin d’un cycle, l’an prochain devrait remettre les pendules à l’heure ». Thomas Seydoux relève quant à lui « des petites failles dues aux mécanismes mis en place par les maisons, mais pas d’essoufflement global ».

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<b>Légende photo</b><br />
Vincent Van Gogh, <em>Paysage sous un ciel mouvementé</em>, 1889, huile sur toile, 60,5 x 73,7 cm, vendu le 5 novembre, Sotheby's, New York. © Sotheby's.</p></div></body></html>

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°449 du 22 janvier 2016, avec le titre suivant : Coup de frein dans les ventes publiques

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