Collectionner l’art brut

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 18 octobre 2013 - 897 mots

Hors normes l’Art brut et outsider ? Certes. Mais il intègre de plus en plus la sphère de l’art contemporain.

N’allez pas leur parler de Titien ou Monet. Ces artistes-là ont pris le pinceau (ou le burin) sans jamais avoir vu une œuvre d’art. « Ils créent par pulsion », explique John Maizels, fondateur de la revue anglo-saxonne Raw Vision, dédiée à ces formes de création aux marges de l’histoire de l’art. À l’occasion des 25 ans de cette publication, qui fut la première à leur donner une dimension internationale, la Halle Saint-Pierre, à Paris, lui consacre une exposition. L’art hors normes a désormais le vent en poupe. Non seulement la Biennale de Venise fait la part belle à ces artistes longtemps méprisés par les institutions, mais aussi, du 24 au 27 octobre, la foire américaine Outsider Art, installée depuis vingt et un ans à New York, organise pour la première fois une version parisienne, à quelques pas du Grand Palais, où se déroule la Fiac. « Nous voulons attirer les amateurs d’art contemporain, comme nous l’avons fait à New York », explique son directeur, Andrew Edlin. Mais qui sont ces artistes marginaux soudain sous les feux des projecteurs ? Certains sont désignés comme « bruts », d’autres comme « outsiders », d’autres encore comme « singuliers »…

Petit tour d’horizon. L’« Art brut » surgit avec le peintre Jean Dubuffet en 1945 : il désigne cet « art des fous » révélé au XIXe siècle dans les asiles psychiatriques. Les médecins s’y intéressent en effet aux productions de leurs malades – dont certains, comme Adolf Wölfli ou Aloïse Corbaz, deviendront des figures emblématiques de l’Art brut et de la collection constituée par Dubuffet léguée à la ville de Lausanne en 1971. Dans les années 1970, aux États-Unis, apparaît le terme plus général d’« Outsider Art » qui englobe l’Art brut, mais aussi les créations d’artistes « singuliers », sans culture artistique. Aussitôt, un marché se développe. Cette année, l’Outsider Art Fair, établie dans le quartier new-yorkais des galeries – Chelsea – a attiré dix mille visiteurs en un week-end.  Cependant, les prix des « maîtres » restent inférieurs à ceux des stars de l’art moderne et contemporain : une œuvre de Wölfli, dont la production est immense, se négocie entre 20 000 et 200 000 euros. Néanmoins, les pièces des artistes les plus en vue – les Américains Henry Darger et Martín Ramírez – peuvent désormais dépasser les 200 000 euros.

Une photo"brute"
Une photographie peut-elle relever de l’Art brut ? Si la question a pu faire débat en raison de la technicité de ce moyen d’expression, Eugene Von Bruenchenhein, admiré par la photographe Cindy Sherman et exposé dans le pavillon international de la Biennale de Venise, en constitue aujourd’hui une figure majeure. Ses œuvres, des tirages uniques où sa femme, photographiée de façon obsessionnelle, apparaît dans des poses souvent érotiques évoquant les images véhiculées par la culture américaine, oscillent entre 3 500 et 9 000 euros. Celles qui ont été coloriées à la main, comme celle-ci, sont extrêmement rares : on n’en connaît qu’une dizaine.
Eugene Von Bruenchenhein (1910–1983), Sans titre (Marie), 1973, tirage argentique colorisé, 35,6 x 27,9 cm. Courtesy Galerie Christian Berst, Paris & The Eugene Von Bruenchenhein Estate, Chicago. Prix : 9 000 euros, Galerie Christian Berst, Paris.

Une toile de maître
Cette toile, signée par Augustin Lesage, a battu un record pour cet artiste français, figure majeure de l’Art brut. Avant même d’intégrer la collection de Jean Dubuffet, il a éveillé la curiosité des surréalistes. Ces derniers s’intéressaient en effet au dérèglement de la raison et à la peinture automatique, à laquelle s’adonnait précisément cet artiste médiumnique, qui se disait guidé par les esprits. Réalisé vers 1930, lorsque l’artiste, à l’apogée de son art, introduisit des figures dans ses compositions abstraites, ce tableau avait déjà battu un record chez Artcurial en 2009, avec une adjudication s’élevant à 41 432 euros. Cette fois, l’œuvre est partie dans une collection américaine.
Augustin Lesage (1876-1954), Composition, circa 1930, huile sur toile SBD, 92,5 x 73 cm. Adjugée 62 917 euros, en mars 2013, Cornette de Saint-Cyr, Paris.

Un bas-relief singulier
Des personnages en papier mâché se consultent, sous des tubes à essai. « Une mallette trouvée chez un antiquaire à New York, avec des véritables produits », commente Gérard Cambon, dont la pièce est présentée à l’Outsider Art Fair. Celui-ci n’est pas fou, ni « brut ». Il est simplement « singulier », parce qu’il s’est lancé dans l’art non pas par passion, mais suite à un accident. Ses bas-reliefs intimistes, en marge de l’histoire de l’art, souvent réalisés avec des matériaux de récupération, seront exposés à l’Outsider Art Fair.
Gérard Cambon (né en 1960), Les Chimistes (2013), technique mixte, 40 x 50 cm. Prix : 1 400 euros, Galerie Béatrice Soulié, Paris.

Presque un artiste contemporain
Tout au long de sa vie, Henry Darger, portier d’un hôpital catholique de Chicago, compose une épopée de plus de 15 000 pages, racontant une guerre entre « Angéliques » et « Hormonaux », illustrée par plus de 300 compositions : dont cette pièce. Henry Darger, dont les œuvres ont été exposées au MoMA en 2001, est aujourd’hui l’un des artistes les mieux cotés de l’Art brut. « Au point que ses œuvres rivalisent désormais avec celles du marché conventionnel », observe Stéphane Corréard, directeur du département de l’art contemporain chez Cornette de Saint-Cyr.
Henry Darger (1892-1973), At Angeline Junction and Strangled, circa 1960, gouache, aquarelle, carbone, crayon et collage sur papier,”¨œuvre double face, 48,3 x 61 cm. Adjugé 155 857 euros, en mars 2013, Cornette de Saint-Cyr, Paris.

Où acheter de l’Art brut ?

« Outsider Art Fair », du 24 au 27 octobre 2013, Hôtel Le A, Paris-8e. www.outsiderartfair.com
« Eugene Von Bruenchenhein », jusqu’au 23 novembre 2013, Galerie Christian Berst, Paris-3e. www.christianberst.com
« Victor Soren », en novembre, Galerie Béatrice Soulié, Paris-6e.
www.galeriebeatricesoulie.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°662 du 1 novembre 2013, avec le titre suivant : Collectionner l’art brut

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