Dimanche 15 décembre 2019

ART CONTEMPORAIN

Boris Achour bis repetita

Par Cédric Aurelle · Le Journal des Arts

Le 20 juin 2018 - 585 mots

Pour sa deuxième exposition à la Galerie Allen, Boris Achour décline des œuvres qui articulent une réflexion autour du langage.

Paris. L’exposition « Encores » s’ouvre sur l’œuvre ‘s not dead, un vulgaire cintre de pressing déroulé qui accueille le visiteur à la manière d’un signe typographique. Seule œuvre préexistante à cette exposition et déjà visible dans son premier projet à la Galerie Allen, ce signe articule les deux projets comme un élément structurant deux propositions ­linguistiques aussi bien qu’artistiques. Le langage s’avère être un aspect central du travail de Boris Achour dans lequel toute surface se prête à son affleurement.

Sur l’abat-jour blanc d’un lampadaire de papier mâché, l’artiste a ainsi calligraphié une spirale de mots étranges. Ce n’est pas du français, mais cela y ressemble et il se dégage de cette suite d’improbables mots-valises une impression de déjà-vu et de sens qui peine à jaillir. Pourtant les outils permettant de s’assurer de la maîtrise de l’écriture sont bien là. La réglette de plastique servant à tracer des lettres au pochoir le rappelle, sauf qu’il lui manque une lettre, comme aux vingt-cinq autres exemplaires de cette œuvre, chacun décliné avec sa lettre de l’alphabet manquante. « LLV », soit les initiales de La lettre volée, en référence à celle du roman d’Edgar Allan Poe et son interprétation par Lacan, pour qui ce qui est posé en évidence n’est pas forcément ce que l’on voit. Et les œuvres que l’artiste livre ne sont pas « évidentes » : le tableau gris qui orne le mur du fond de la galerie est-il en fait une étagère ? À moins qu’il ne s’agisse d’une sculpture abstraite ? Ni l’un ni l’autre, mais un objet de papier mâché qui, comme la phrase sur l’abat-jour, ressemble à ce que l’on connaît, mais résiste à l’interprétation.

La dimension psychanalytique du travail de Boris Achour ressort du film qu’il a réalisé pour ce projet. Dans une esthétique inspirée du film noir, on y suit un personnage en costume portant un attaché-case et traversant une ville de nuit. Cette première partie s’interrompt lorsque ce personnage ouvre la valise une fois arrivé chez lui. Dans la deuxième partie, conçue à partir d’images digitales, les différents éléments renfermés sortent de leur écrin pour s’emboîter à la manière dont on monte une arme. Une forme pour le moins phallique, cerclée d’un viseur et de différents accessoires de manipulation, se reconstitue là dans un ballet de formes virtuelles.

Le titre de l’exposition, « Encores », fait une entorse à l’orthographe française en pluralisant un adverbe, comme pour insister sur cette signification du terme utilisé à la fin d’un spectacle en guise de rappel. Mais son ambiguïté veut qu’il exprime aussi la lassitude. Aux injonctions productivistes essorant les jeunes artistes auxquels on en demande encore jusqu’à n’en plus vouloir, répond l’ennui devant les incontournables poids lourds que l’on nous ressert encore. Entre les deux s’épanche la mélancolie de l’artiste en milieu de carrière, ni tout à fait nouveau ni star du marché. Et c’est dans le cadre d’une jeune galerie pleine d’allant qu’il revient encore avec son langage vaguement familier, dont on ne comprend pas les règles, mais dont on sait qu’il s’y trame une intrigue qui ne pourra que nous échapper.

Et pour rester dans le registre des signes, les chiffres demeurent les moins ambigus à interpréter. Ils s’étalent de 2 200 euros pour un des vigt-six exemplaires de « LLV » à 13 050 euros un des trois exemplaires du film.

Encores, Boris Achour,
jusqu’au 7 juillet, Galerie Allen, 59, rue de Dunkerque, 75009 Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°504 du 22 juin 2018, avec le titre suivant : Boris Achour bis repetita

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