Lundi 10 décembre 2018

Bibliophilie

Berès béatifié

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 7 juillet 2006 - 892 mots

La dispersion de la collection privée de livres et manuscrits de Pierre Berès a atteint un record à Drouot.
Plusieurs ouvrages, notamment de Stendhal, sont venus rejoindre des bibliothèques publiques.

PARIS - Après l’Art déco de la collection Dray et les arts primitifs de la collection Vérité, c’est au tour du secteur des livres et manuscrits de battre une série de records à Paris. Le 20 juin, à Drouot, dans une salle comble d’une capacité de 400 personnes, la dispersion de la collection personnelle du libraire Pierre Berès a réalisé 14,2 millions d’euros sous le marteau de Frédéric Chambre, fer de lance de la maison Pierre Bergé & associés (PBA). Il s’agit d’un record mondial pour une bibliothèque française dispersée en une seule fois. « Ce succès colossal consacre Pierre Berès comme l’un des plus grands collectionneurs au monde comme l’un des plus éminents marchands », commente le commissaire-priseur.
Dans cette vente, un rarissime recueil de 60 dessins ornithologiques du XVIe siècle – des planches originales à l’aquarelle attribuées à Pierre Gourdelle, estimées 600 000 à 900 000 euros – s’est envolé à 1,42 million d’euros, un record pour un livre vendu en France. Il a été emporté par Bernard Clavreuil, de la librairie Thomas-Scheler. L’édition originale d’Une saison en Enfer, avec un envoi autographe de Rimbaud à Verlaine,  estimée 200 000 euros, a quant à elle déchaîné les passions jusqu’à 511 414 euros, soit un record pour une édition originale de la littérature française. « Le record plafonnait à 300 000 euros depuis une vingtaine d’années, souligne l’expert Jean-Baptiste de Proyart. C’est un signe du redémarrage de la littérature française. Un marché qui s’élargit à de nouveaux acheteurs. 40 lots adjugés plus de 100 000 euros, on ne voit pas cela souvent ! »

Le spectre des préemptions
Rien n’était pourtant gagné d’avance. Comportant essentiellement des ouvrages de littérature française, la vente ne s’annonçait pas comme internationale et les estimations fixées étaient plutôt soutenues. En outre, les rumeurs d’une vague de préemptions, doublée d’interdictions de sortie de territoire, avaient effarouché les collectionneurs attirés par le prestige de la collection, et agacé les professionnels. L’État n’avait pas caché son intérêt pour certaines pièces, dont le manuscrit de la deuxième édition de La Chartreuse de Parme, estimé 400 000 à 700 000 euros. Rédigé sous l’influence de Balzac mais jamais publié, car Stendhal s’en est tenu à sa première version, il est surnommé « La Chartreuse Berès ». Le Journal de Stendhal, manuscrit estimé 600 000 à 900 000 euros, avait aussi suscité l’intérêt des collections publiques. Ces deux ouvrages étaient réclamés comme trésors nationaux avant la vente par un groupe d’universitaires et d’académiciens signataire d’une pétition contre la dispersion d’un tel patrimoine littéraire. Stratégiquement, aucun certificat de libre circulation n’a été demandé à l’Administration afin de ne pas créer de décote et de décourager les achats étrangers. Mais la pression était si forte (un classement de toute la vente était évoqué) que Pierre Berès « s’est décidé sur un coup de cœur à donner le texte de La Chartreuse à l’État français », selon les termes de Frédéric Chambre. Ce don généreux a permis de désamorcer une situation hautement préjudiciable au bon déroulement de la vente. Finalement, c’est dans un climat serein que s’est déroulée la vacation, à peine troublée par neuf préemptions, la plupart du temps sous les protestations du public.
Deuxième enchère de la soirée, le Journal de Stendhal est parti pour 936 942 euros au bénéfice de la bibliothèque de Grenoble, ville natale de l’écrivain. Ont rejoint les collections de la Bibliothèque nationale de France : un jeu d’épreuves corrigées d’un poème de Mallarmé adjugé 226 322 euros, un manuscrit de Proust, 12 392 euros, et un ensemble de manuscrits d’Alcools d’Apollinaire, 161 096 euros. Le département d’Indre-et-Loire, le Muséum national d’histoire naturelle et les Villes de Reims, du Havre et de Charleville-Mézières ont chacun emporté un lot, également par préemption. Pour la majorité des autres pièces, l’acquéreur a été le libraire Jean-Claude Vrain, lequel s’offusque du droit de l’État. « Je suis le libraire le plus préempté au monde : en moyenne, je subis 40 à 50 préemptions par an ! C’est frustrant au bout d’un moment. C’est même scandaleux ; ces institutions veulent tout truster et font, somme toute, peu d’expositions. Bientôt, il n’y aura plus rien en main privée ! », proteste le marchand qui se dit « défenseur d’une tradition de la librairie que les ventes publiques détruisent un peu ». « Je soutiens les collectionneurs qui prêtent, montrent et font vivre les livres », ajoute-t-il. Le libraire a tout de même emporté une trentaine de lots pour plus de 3,5 millions d’euros, quelquefois sur ordre, mais aussi pour son commerce. « Je prends des risques financiers, mais c’est mon métier de défendre la littérature. » Beaucoup d’amateurs ont préféré s’arranger avec lui avant les enchères plutôt que de se battre contre lui. Jean-Claude Vrain a notamment acquis douze poèmes manuscrits de Rimbaud, « en moyenne pour un prix qu’[il] aurai[t] payé à l’amiable. [Il a] laissé Une Saison en enfer à un de [ses] clients qui le voulait. »

Vente Berès

- Expert : Jean-Baptiste de Proyart - Estimation : 6,5 millions d’euros - Résultat : 14,2 millions d’euros - Lots vendus : 97 % - Pourcentage en valeur : 99 % - Préemptions : 9

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°241 du 7 juillet 2006, avec le titre suivant : Berès béatifié

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