Artemisia à l’écran et à l’encan

Christie’s et Sotheby’s proposent à Londres des tableaux anciens

Le Journal des Arts

Le 8 juillet 1998 - 652 mots

Deux ventes de tableaux anciens sont organisées à Londres début juillet. Le 9, sous la houlette de Sotheby’s, sont dispersées notamment des œuvres de Murillo et Van Goyen, ainsi qu’un portrait de femme par Artemisia Gentileschi. Le 10, place à Christie’s, qui présentera au sein d’une vente importante un tableau controversé de Titien, une des versions de Vénus et Adonis.

LONDRES (de notre correspondante) - Le tableau le plus passionnant proposé par Sotheby’s lors de sa vente de maîtres anciens, le 9 juillet, est un portrait peint par Artemisia Gentileschi et récemment découvert. Il fait partie d’une collection privée confiée à Sotheby’s par l’intermédiaire d’un agent londonien. Son apparition sur le marché vient à point nommé après la sortie à Londres du film relatant la liaison controversée entre Artemisia Gentileschi et Agostino Tassi. Ce portrait était déjà sous les feux de l’actualité puisqu’il a été présenté en mai et juin à New York, dans “Peinture et Passion. Les œuvres d’Artemisia Gentileschi et Agostino Tassi”, l’exposition organisée par Richard Feigen. Et c’est également dans la galerie de Feigen qu’a eu lieu la soirée pour la première du film Artemisia.

Cette toile magnifique figure une femme extrêmement sensuelle, jouant du luth et coiffée d’un turban, qui pourrait être un autoportrait. Puisqu’il existe très peu d’autoportraits d’Artemisia Gentileschi, il est difficile de lui attribuer celui-ci avec certitude. L’examen de l’œuvre aux rayons X a révélé la présence d’une tête sous le bras droit du personnage, suggérant que le tableau était peut-être à l’origine un Judith et Holopherne, l’un de ses thèmes favoris. Le portrait présente également une ressemblance avec le modèle qui a servi pour la Sainte Catherine conservée au Musée des Offices, à Florence. Il est estimé 100 à 150 000 livres sterling (entre 1 et 1,5 million de francs).

Vénus et Adonis
Le tableau le plus controversé présenté chez Christie’s, le 10 juillet, est une version de Vénus et Adonis par Titien. Il existe au moins cinq versions de cette composition, et la première, exécutée pour Philippe IV, se trouve au Prado. Cependant, dans un article publié en 1996, W. R. Rearick affirme que la version originale est celle de Christie’s : le tableau a été renvoyé à Venise après que des dégradations eurent été constatées lors d’une analyse effectuée à Londres, et une version autographe lui aurait alors été substituée en Espagne. Cependant, il n’existe aucune preuve venant étayer cette théorie.

Pour Charles Hope, expert de Titien, l’unique version autographe est celle du Prado, toutes les autres sont des variantes d’atelier. Pour lui, il est invraisemblable que Titien, à ce stade avancé de sa carrière, se soit astreint à peindre une seconde version d’une œuvre, alors qu’il était entouré d’un atelier bénéficiant d’une solide réputation. Par ailleurs, si la théorie de W. R. Rearick est exacte et si la version mise en vente est bien l’originale, le tableau devrait être répertorié en tant qu’œuvre autographe à part entière, et non pas “de Titien et son atelier”, comme l’indique le catalogue de Christie’s.

L’estimation basse de 1 million de livres sterling (environ 10 millions de francs) trahit l’opinion générale selon laquelle le tableau est pour une large part une réalisation collective de l’atelier, nonobstant certains éléments comme la présence de repentirs non décelés dans celui appartenant au Getty, et de similitudes entre cette version et la gravure exécutée en 1559 par Santuno, telle cette colombe qui ne figure pas dans la version du Prado.

En 1991, Christie’s avait vendu au Getty une autre version de Vénus et Adonis, également répertoriée au catalogue comme “œuvre de Titien et son atelier”, pour 7,4 millions de livres (environ 74 millions de francs) alors qu’elle était estimée 1 million. Acquérir un grand tableau autographe de Titien ne relève-t-il pas du domaine du rêve ? Le Getty est bien placé pour le savoir. On ne pourra sans doute jamais trouver mieux que cette version controversée. Verdict, le 10 juillet.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°64 du 8 juillet 1998, avec le titre suivant : Artemisia à l’écran et à l’encan

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