Mercredi 24 octobre 2018

Colombie

ArtBo cultive son identité

Dans la lignée de l’édition précédente, la foire d’art contemporain de Bogota confirme la justesse de son positionnement : taille moyenne, relative homogénéité, forte culture locale.

BOGOTA (COLOMBIE) - La pluie fine et le ciel bas n’auront pas réussi à entamer l’enthousiasme que la foire de Bogota, ArtBo, suscite depuis quelques années. La recette est désormais connue, selon María Paz Gaviria, sa directrice : « Pour être véritablement internationale, ArtBo se doit d’être fondamentalement locale. » Comprendre : sans un lien marqué avec la scène colombienne, les collectionneurs étrangers ne feront pas le déplacement à Bogota. Sans les nommer, elle désigne ses concurrentes mexicaines et brésiliennes sur la scène continentale. En effet, quand les foires de Rio et de São Paulo invitent Larry Gagosian ou White Cube, cela ne suffit pas à compenser la relative faiblesse des centaines de galeries de second plan invitées par ailleurs.Et un salon coupé de son terroir n’est jamais assuré de durer.

De gré ou de force, la dimension de la foire colombienne entraîne une stratégie différente. À Bogota, ce sont seulement 74 galeries (contre 84 l’an dernier) qui sont venues cette année, du 27 au 30 octobre, d’une vingtaine de pays. Le parcours s’en trouve aéré, permettant une qualité d’accrochage que le prix du mètre carré à New York ou Londres interdit. María Paz Gaviria parle ainsi de « foire boutique ». La section principale, divisée en deux ailes, compte à peine 60 galeries. D’un côté, la poignée de galeries colombiennes reconnues et les internationaux (essentiellement sud-américains) qui donnent sa légitimité à l’événement. De l’autre, les galeries émergentes de Colombie ainsi que quelques acteurs intermédiaires d’Amérique latine. Certains sont désormais des habitués : les parisiens mor charpentier (dont Alex Mor, le codirecteur, est d’origine colombienne), Gregor Podnar (Berlin) ou encore la Galeria Vermelho (São Paulo), tête de pont d’un important contingent brésilien (6 !),  ont présenté des stands de belle tenue, où les artistes régionaux (Oscar Muñoz, Teresa Margolles, Iván Argote) étaient en bonne place. Un second français, Jérôme Poggi, a tenté l’expérience colombienne pour la première fois, en offrant un solo show à Babi Badalov et à ses calligraphies sur textile qui dessinent l’imaginaire sémantique décalé du réfugié. Son ironie douce-amère s’est bien accordée à la programmation très politique proposée par les Colombiens.

ArtBo a multiplié cette année les propositions parallèles, avec un certain succès. Dans la section « projets », le commissaire d’exposition Jens Hoffmann a invité quinze galeries à organiser un solo show d’un peintre figuratif. Malgré un niveau hétérogène, le concept fonctionne et quelques pièces émergent, telles les peintures du Japonais Akira Ikezoe présentées par la galerie guatémaltèque Proyectos Ultravioleta. De l’autre côté de l’immense hangar, les commissaires Pablo León de la Barra et Ericka Flórez ont imaginé une exposition plus originale que son titre : « Références ». Constituée uniquement de pièces issues des fonds des galeries colombiennes, « Références » n’en est pas moins une exposition historique, qui propose une lecture de l’art contemporain colombien (et sud-américain, au gré des pièces disponibles) des cinquante dernières années dans un accrochage muséal réussi.

Un réel outil d’attractivité culturelle
La foire postule à une certaine pérennité. Pourtant, la création d’ArtBo a longtemps posé question, dans un pays à fortes inégalités et encore très marqué par la violence. En 2004, la naissance de la foire grâce aux deniers publics (la chambre de commerce de Bogota est toujours propriétaire de l’événement) était un projet difficilement défendable, tant les retombées commerciales et sociales s’annonçaient anecdotiques à moyen terme, et ce pour une population déjà très privilégiée. Ce sentiment de décalage n’est pas encore estompé. Mais avec une conjoncture économique meilleure et le processus de paix enclenché avec les Farc, la foire peut devenir un réel outil d’attractivité culturelle. La visibilité de l’événement dans la ville, par le biais de l’affichage, le succès public modeste mais croissant et l’essor des manifestations périphériques (« Odéon », foire émergente saluée cette année) augurent d’un enracinement plus profond.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°467 du 11 novembre 2016, avec le titre suivant : ArtBo cultive son identité

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