Dimanche 16 décembre 2018

Art Déco, le marché s’emballe

L'ŒIL

Le 1 décembre 2000 - 796 mots

Les ventes Art Déco de l’an 2000 montrent une spectaculaire envolée des cours. Enchères étincelantes et records à tout va en font foi. « Le phénomène s’accélère depuis trois ans », reconnaît l’expert-marchand Félix Marcilhac. De fait, le ruban bleu détenu jusqu’à l’an dernier par le marché français (4,1 MF pour une table à jeux de Dunand, étude Audap, Godeau, Solanet) appartient désormais à Christie’s : 1,8 M$ le 8 juin à New York pour un paravent en métal, L’Oasis, d’Edgar Brandt. Maintenant à qui le tour ? Chez Sotheby’s aussi les enchères flambent : le marteau est tombé à 1,2 M$ sur un paravent d’Eileen Gray le 9 juin à New York. Dans cette ambiance survoltée, le marché français tient bien sa place. 3,3 MF le 16 juin pour une table de  Marcel Coard en ébène, plateaux gainés de parchemin (Piasa), 1,5 MF pour une paire de tables de Ruhlmann, modèle Bloch (Kohn) et 2,4 MF pour un canapé d’inspiration cubisante de Legrain (Gros-Delettrez). L’exemple d’André Arbus est symptomatique de la montée des prix : une commode basse gainée de parchemin obtient 112 000 F le 26 juin 1997 (Millon-Robert). Deux ans plus tard, un modèle identique « fait » 310 000 F (Millon-Robert). Le 7 mai 2000 le voilà à 553 820 F (Renoud-Grappin). Et le 26 juin dernier (Gros-Delettrez) le cap du million est franchi : 1 107 000 F pour une commode gainée de parchemin et agrémentée, cette fois, de portes en écaille de tortue. Qu’est ce qui fait monter l’Art Déco ? Pas la peine de chercher bien loin : la raréfaction de la marchandise et la hausse du dollar. « Leur monnaie s’étant appréciée de près de 30 %, fait remarquer Félix Marcilhac, les Américains ont gagné un énorme pouvoir d’achat. » Or ils représentent une part importante de la clientèle par le biais des décorateurs d’Outre Atlantique. Ils recherchent une marchandise signée de grands noms, spectaculaire... En Europe, la spécialité est attentivement suivie par un tout petit nombre de grands collectionneurs très sélectifs et plus délicats dans leur choix. Ils ont été rejoints au fil des ans par des amateurs plus jeunes disposant de moyens importants. Les premiers s’intéressent exclusivement aux pièces majeures des très grands créateurs. « Ils se constituent un patrimoine et font ainsi revenir en France des chefs-d’œuvre qui, sauf accident, ne repasseront pas de sitôt sur le marché », affirme Félix Marcilhac. Les seconds achètent à leur mesure et animent les ventes. À ce rythme le créneau ne risque-t-il pas de s’assécher ? L’Art Déco, en effet, c’est tout juste 20 ans de création, une quinzaine de grands noms et un nombre restreint de meubles. Non, répondent les professionnels, il y a encore du travail à effectuer et des artistes à qui l’on doit rendre justice. Toutefois, il n’y aura jamais pléthore d’œuvres et le marché ne sera jamais saturé. Comme toujours quand une spécialité explose, les problèmes se posent. Dans la vente Christie’s du 10 mai dernier, plusieurs lots ont été contestés par l’expert Jean-Marcel Camard et des marchands parisiens. « Pour l’un d’eux, un tabouret de Frank, nous avons annulé la vente, dit Sonja Ganne en charge du département à Paris, pour les autres nous poursuivons les investigations. »
Même mésaventure le 19 octobre chez Sotheby’s : une bonne douzaine de meubles de Jean-Michel Frank provenant d’une collection sud-américaine a été ravalée. « J’avais refusé de donner des certificats sur cet ensemble », dit Jean-Marcel Camard. Félix Marcilhac de son côté explique que « le travail des experts maison est léger ». Est-ce à dire que la spécialité, minée par la spéculation et les faux est en danger ? Loin de là. « Il n’y a aucune raison, prédit Félix Marcilhac, pour que le prix des chefs-d’œuvre de l’Art Déco ne rejoigne pas, un jour, celui du grand XVIIIe. »

La nouvelle stratégie Camard

Spécialisé dans l’Art Nouveau, l’Art Déco et les tableaux modernes, le cabinet Camard développe une stratégie ambitieuse. « Nous nous positionnons, dès maintenant, en organisation de ventes aux enchères, déclare Jean-Marcel Camard. Nous avons l’appui de groupes financiers et nous sommes en négociation pour acheter des études de commissaires-priseurs. » Las d’offrir des dispersions clés en mains aux teneurs de marteau, Camard entend désormais agir pour son propre compte. Cette société familiale (cinq membres y travaillent) compte une vingtaine de personnes et a généré l’an dernier un produit de vente de 150 millions. Premier round le 5 décembre à l’Hôtel d’Évreux, place Vendôme, lieu hautement prestigieux, avec des pièces majeures de Pascaud et de Ruhlmann. « Nous tenons à nous démarquer de Drouot », explique Jean-Marcel Camard. La société ne devrait pas en rester là. Elle compte s’ouvrir rapidement à d’autres spécialités artistiques en accueillant des experts de tous bords.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°522 du 1 décembre 2000, avec le titre suivant : Art Déco, le marché s’emballe

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