Arman, César et les autres

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 24 avril 2008

La galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, à Paris, rend un bel hommage
aux maîtres du Nouveau Réalisme.

PARIS - Le Nouveau Réalisme s’appréhende souvent par deux focales différentes – bien que connexes –, l’une privilégiant l’objet et son détournement, l’autre le rapport à la peinture. C’est une synthèse des deux approches que propose l’exposition orchestrée par la galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois à Paris. Un Relief (1962) de César capte d’emblée le regard. Conçue en même temps que les premières compressions de voiture, cette sculpture joue sur la friction des tôles d’automobiles cabossées et ressoudées. Une appropriation d’objet ? Indéniablement. Mais, il en émane aussi une étrange qualité picturale, la partie inférieure droite rappelant les aplats d’un Nicolas de Staël. Une réminiscence somme toute pas si anodine chez un sculpteur jusque-là classique et qui signait avec cette œuvre un vrai saut dans le contemporain. Une même rémanence picturale se dégage d’une « coulure » de chiffons japonais de Gérard Deschamps, véritable dripping de messages publicitaires colorés.

Couches d’affiches
C’est bien la « peinture à portée de main », pour reprendre la formule de Pierre Restany, qu’on retrouve aussi chez les affichistes, présents en force dans l’accrochage. « N’arrive-t-il pas que deux plantes aux racines fort distinctes confondent parfois leurs feuillages », s’interrogeait Francis Ponge dans Méthodes. Cette confluence se retrouve dans une affiche lacérée marouflée sur bois de Villeglé datant de 1957. Un clin d’œil rappelant sa complicité avec Raymond Hains, qui, lui, avait fait de la palissade son terrain de jeu. Mais, en dépit du jumelage fréquent, Villeglé vient des Mots en liberté de Marinetti et des calligrammes d’Apollinaire. Hains relève, lui, des courts-circuits de l’image, visibles dans un panneau de la série monumentale des Dauphins de 1990. Une œuvre dont les couches successives révèlent une vieille affiche de l’ancienne Fondation du marchand Daniel Templon ! Un tel « rapt archéologique », pour paraphraser Hains, trouve un écho dans l’une des toutes premières poubelles (1959) d’Arman, intitulée sans fard Déchets bourgeois. L’artiste y a figé dans un lacet de poussière paquets de Gitanes, boîtes de conserves et journaux froissés. Ce « Pompéi mental », qu’évoquait le critique d’art Alain Jouffroy, se décline aussi dans le tableau piège de Spoerri de la série des Marchés aux Puces. Titrée le Diable sur terre, cette pièce reprend étrangement les contours d’une carte des États-Unis. Hasard ? Métaphore des relations compliquées entre pop art et Nouveau Réalisme ? Pied de nez au critique d’art Harold Rosenberg, lequel avait qualifié les œuvres françaises présentées en 1962 à la galerie Sidney Janis (New York) de « simples choses » ? Simple chose ou lieu commun, voilà bien ce que Hains propose avec la pochette d’allumettes géante baptisée Saffa (1971). L’hypertrophie d’un objet banal est plus qu’une métaphore de la société de masse. Entamées en 1964, les séries Saffa et Seita, reprenant les acronymes des régies italienne et française des tabacs, créent une fiction autour de deux plasticiens imaginaires. En reprenant des initiales industrielles, ces pièces traduisent la nouvelle place de l’artiste, devenu lui-même lieu commun.

Figures clés
Cette sélection ébouriffante n’exclut pas quelques questions. On peut ainsi s’étonner de l’absence de certaines figures clés du mouvement comme Yves Klein et Jean Tinguely, ou tiquer sur la présence d’œuvres plus tardives, notamment une accumulation de guitares de 1977 d’Arman. « Plus qu’un choix exhaustif d’artistes, j’ai voulu faire un choix d’œuvres, explique Georges-Philippe Vallois. Par ailleurs, je ne supporte pas que les gens parlent des Nouveaux Réalistes comme d’une génération qui ne fut pertinente que dans les années 1960. Ils ont conservé leur pertinence au-delà de ces années-là. » En tout cas, certaines pièces gardent une redoutable résonance actuelle. Il en va ainsi du Boulevard Saint-Germain, 24 février 1969 de Villeglé. Au centre de cette superposition plutôt dépouillée d’affiches déchirées, une main anonyme a griffonné rageusement : « les coups de pied au cul par l’aliénation de la publicité ne dureront plus longtemps ». Un slogan soixante-huitard resté lettre morte

ŒUVRES MAJEURES PAR ARMAN, CÉSAR, DESCHAMPS, DUFRÊNE, HAINS, SPOERRI, VILLEGLÉ, jusqu’au 9 mai, galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, 36, rue de Seine, 75006 Paris, tél. 01 46 34 61 07 www.galerie-vallois.com tlj sauf dimanche 10h30-13h et 14h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°280 du 25 avril 2008, avec le titre suivant : Arman, César et les autres

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