L'actualité vue par

Alexia Fabre, conservatrice en chef du Mac/Val

« Rendre les jeunes fiers de cet équipement »

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 18 novembre 2005

Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) inaugure le week-end du 19-20 novembre le Mac/Val, le premier musée d’art contemporain construit en banlieue parisienne. Le bâtiment de 13 000 m2 comporte 4 000 m2 d’espaces d’exposition dont 2 600 m2 pour la collection. Alexia Fabre, conservatrice en chef du musée, présente le projet et commente l’actualité.

Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) inaugure le week-end du 19-20 novembre le Mac/Val, le premier musée d’art contemporain construit en banlieue parisienne. Le bâtiment de 13 000 m2 comporte 4 000 m2 d’espaces d’exposition dont 2 600 m2 pour la collection. Alexia Fabre, conservatrice en chef du musée, présente le projet et commente l’actualité.

Le Mac/Val a été conçu autour d’une collection d’art contemporain débutée il y a une vingtaine d’années. Comment celle-ci s’est-elle constituée ?
En 1982, le conseil général du Val-de-Marne a décidé, au moment de la décentralisation, de s’emparer d’une compétence qui ne lui était d’ailleurs pas légalement transférée, à savoir le soutien à la création contemporaine, en matière tant de cinéma, de littérature, de théâtre que de danse contemporaine. Il a décidé d’aider les arts plastiques en mettant en place une politique d’acquisition d’œuvres. Il a pour ce faire nommé le critique Raoul-Jean Moulin, qui venait des Lettres françaises et qui était passé à L’Humanité, comme maître d’œuvre de ce soutien aux artistes. Ce dernier a acquis des œuvres dès 1982, mais d’abord de façon modeste. Il a commencé par acheter des artistes dont il était proche, qu’il défendait, des artistes de la seconde école de Paris, des gens comme César, Arman, dont il choisissait plutôt des pièces des années 1980. Il a acquis des œuvres de Supports-Surfaces, de la Figuration narrative, d’Olivier Debré… La collection s’est aussi ancrée dans le Val-de-Marne puisque le département est un territoire d’accueil des artistes (notamment à Arcueil ou Cachan), et plus spécifiquement d’artistes réfugiés, avec la présence d’une forte communauté sud-américaine. Ce fonds est petit à petit devenu une collection. En 1990, le conseil général a décidé de créer un musée pour mettre en valeur cet ensemble et lui faire rencontrer la population. L’idée était d’implanter un équipement culturel au cœur d’une population qui a moins accès à la culture que d’autres. Raoul-Jean Moulin a été rejoint par Daniel Abadie, puis par Jean-Paul Ameline, de Beaubourg, et Jean-Louis Andral, pour construire cette collection. Ils souhaitaient constituer des ensembles et se sont aussi appuyés sur des rapports très affectifs avec les artistes, ce qui a poussé ces dernier à faire beaucoup de dons. En 1997, la ministre de la Culture, Catherine Trautmann, a rencontré le président du conseil général et a décidé de lancer le ministère dans l’aventure. Un poste de conservateur a été ouvert et j’ai été recrutée à l’issue d’un jury à la fin de 1998.

Quels ont alors été les axes de votre politique ?
Quand je suis arrivée, j’ai réalisé un projet scientifique et culturel en partant dans deux directions. J’ai proposé que l’on travaille sur l’art en France de 1950 à aujourd’hui, sur l’histoire artistique d’un territoire, à travers les artistes français et ceux qui se sont installés en France. L’autre priorité était de réfléchir à comment s’adresser à des publics qui ne fréquentent pas les musées. Nous avons essayé de développer une dimension pédagogique en passant par l’artiste lui-même. Pour les audioguides, par exemple, ce sont les artistes eux-mêmes qui accompagnent le visiteur.

Justement, ce musée est situé en région parisienne, et ouvre dans un contexte explosif en banlieues. Quelles sont les actions que le Mac/Val mène ou va mener en direction de la population ?
Nous avons commencé dès 1996 des actions hors les murs en collaboration avec le service
culturel du Jeu de paume, à Paris. En 2002, nous avons créé notre propre équipe éducative. La collection a beaucoup navigué dans les écoles, les comités d’entreprise, les hôpitaux… Quand le projet a vraiment été sur les rails, je craignais qu’il puisse apparaître comme un geste de défi par la population de proximité. Nous avons beaucoup fait visiter le chantier et avons installé une petite salle d’exposition. Et puis nous avons recruté une quinzaine d’agents d’accueil et de surveillance dans la population locale. Nous avons travaillé avec l’ANPE et la mission locale pour recruter des jeunes de moins de 25 ans qui étaient à la recherche d’un emploi. Nous avons mis en place une formation qualifiante dès le mois de mai 2005. Nous sommes un musée à Vitry et, quand l’on entre dans le musée, il faut que l’on soit chez des gens de Vitry. Il faut aussi rendre les jeunes fiers de cet équipement pour qu’ils en soient les ambassadeurs à l’intérieur mais aussi à l’extérieur. C’est une idée qui m’avait beaucoup touchée au PS1 à New York.

Pourquoi vous êtes-vous concentrée sur la scène française ?
C’est un choix pour le projet scientifique et culturel, mais c’était aussi une réalité depuis quasiment le début, mises à part quelques œuvres d’Anthony Caro ou d’Ellsworth Kelly. Et la question de l’existence de ce musée par rapport aux autres se posait également. Quand je suis arrivée, il y avait déjà dans la collection des œuvres des années 1990, celles par exemple de Christophe Cuzin, Antoine Perrot ou Valérie Favre. Nous avons réactualisé la collection, mais, entre les années 1950-1960 et aujourd’hui, il y a encore beaucoup d’absences, surtout pour les jeunes artistes des années 1980. Il n’y avait pas non plus de François Morellet, par exemple. Pour les très grands artistes, je suis allée les voir pour leur demander quels pans de leur art étaient sous-représentés dans les collections publiques, tout en choisissant des pièces en résonance avec notre fonds. Ainsi, pour Morellet, nous avons choisi des œuvres des années 1960, à l’époque où il faisait partie du Grav [Groupe de recherche d’art visuel]. Idem pour Buren à qui nous avons acheté une cabane en miroir de 2000. Elle sera présentée dans un prochain accrochage de la collection puisque la présentation sera renouvelée tous les ans. Nous exposons ici environ 150 œuvres, soit près d’un quart de la collection, laquelle pourra être plus tard complétée par des dépôts du Fonds national d’art contemporain. La collection était très picturale à l’origine, mais, depuis trois ou quatre ans, nous multiplions la visibilité des autres formes artistiques, comme la vidéo. La vraie question, c’est aussi celle de la présence de l’art très contemporain dans un musée, et de son dialogue avec l’histoire passée. Nous ne sommes pas un centre d’art, et il faut donc recontextualiser tout ce qui est en train de se faire avec cette histoire plus patrimoniale.

L’accrochage de la collection du musée confronte les jeunes artistes et ceux plus historiques. Parmi ces derniers, Raymond Hains, qui vient de nous quitter, est bien représenté.
C’est l’un de nos artistes préférés et il l’était aussi de Raoul-Jean Moulin. Certaines de ses œuvres sont présentes dans la collection depuis longtemps, un ensemble que j’ai complété. Nous montrons dans le premier accrochage une tôle de la fin des années 1960, une palissade de 1970 et une boîte d’allumettes des années 1970 qu’il avait faite à Venise. Notre projet est de faire dialoguer les plus anciens avec les plus jeunes, que les plus anciens replacent les jeunes dans une histoire de l’art, que les plus jeunes « rééclairent » les plus anciens. Raymond Hains est un artiste qui a continué d’être regardé par les jeunes et lui-même s’est toujours intéressé aux jeunes. C’est l’un des rares de sa génération que l’on voyait dans les galeries. L’art doit donner du sens à la vie. L’œuvre de Raymond Hains est toujours en rapport direct avec le monde, sans jamais se prendre au sérieux.

Le Musée est inauguré par deux expositions personnelles successives : Jacques Monory et Claude Lévêque, un choix emblématique de l’axe choisi par le Mac/Val.
Nous ouvrons avec une exposition en deux épisodes de deux figures de la scène artistique française, de deux âges différents, de deux pratiques différentes – l’un peintre, l’autre installateur –, mais qui ont en même temps des questionnements, un rapport à l’art et au monde qui sont relativement proches, avec cet ancrage dans l’autobiographie, dans le quotidien, la violence, la mélancolie… Ils créent chacun à leur manière des images qui jouent sur l’émotion.

Quelle exposition vous a marquée dernièrement ?
J’ai aimé « Big bang » au Centre Pompidou, cet accrochage qui raconte un peu autre chose. J’en ai assez de voir partout les mêmes rapprochements… Cette présentation thématique m’a enthousiasmée, une option que j’avais aussi déjà choisie pour Vitry. Elle propose une autre histoire et certaines salles sont vraiment extraordinaires. Il faut désacraliser, ne pas avoir peur.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°225 du 18 novembre 2005, avec le titre suivant : Alexia Fabre, conservatrice en chef du Mac/Val

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