Mercredi 24 octobre 2018

Ventes publiques en France

1995 pourrait mieux faire

Le bilan de 1994 et les espoirs pour 1995

Le Journal des Arts

Le 1 février 1995 - 1630 mots

Le Journal des Arts a demandé à cinq des plus grands commissaires-priseurs de France leurs impressions sur l’année écoulée et leurs prévisions pour 1995.

Le JdA : Comment le produit de vos ventes en 1994 a-t-il évolué, et quelles tendances avez-vous observées pour votre maison ?
Me Jean-Claude Anaf : Le produit des ventes a augmenté de 8,83 %, et cela dans tous les secteurs d’activité de l’étude. 
Me Francis Briest : Notre chiffre d’affaires a été de 25 % supérieur à 1993, grâce à une diversification des ventes, et de belles vacations de tableaux modernes, avec un taux plus élevé – entre 50 % et 60 % – de vendus.
Me Guy Loudmer : Le produit a stagné en 1994, avec quelque 8 % ou 9 % de moins qu’en 1993. Mais notre marge bénéficiaire s’est améliorée, puisque nous avons vendu beaucoup plus d’objets dans le segment moyen du marché.
Me Jean-Louis Picard : Nous avons fait 30 % de moins de chiffre d’affaires qu’en 1993, année où nos résultats étaient dopés par la dispersion de plusieurs très grandes collections. Le véritable écart est d’environ 10 %, ce qui ne m’inquiète pas outre-mesure. C’est le propre de notre profession que d’avoir un produit irrégulier.
Me Jacques Tajan : Évolution extrêmement satisfaisante, puisqu’avec un chiffre d’affaires trois fois supérieur à celui de mon suivant immédiat, je consolide ma place de premier commissaire-priseur français.

Pour le marché en général, quelles tendances avez-vous observé en 1994 ?
Me Anaf : Le marché, en 1994, a confirmé la reprise du dernier semestre 1993, à la suite de l’assainissement du marché de l’art et d’une régularisation des prix, dus principalement à l’obligation de donner une estimation raisonnable des objets en fonction de leur qualité. Les objets de grande qualité sont “inestimables” en raison de leur raréfaction. Nous observons un accroissement du nombre des vendeurs : nos ventes sont complètes pratiquement trois mois à l’avance.
Me Briest : Il y a eu davantage de transactions et une consolidation des prix. Le rythme devient un peu plus rapide, les collections et les ensembles cohérents marchent mieux que les ventes composées.
Me Loudmer : La tendance générale, ce sont le manque de disposition des vendeurs à se séparer d’objets de qualité sauf obligation absolue, la raréfaction par conséquence de la bonne marchandise, et l’exigence des acheteurs, en ce qui concerne la qualité, de plus en plus grande. L’approvisionnement en objets de qualité, déjà restreinte, ne va pas s’améliorer pendant les années à venir.
Me Picard : Les résultats ont été contrastés, hormis les ventes de collection, qui déchaînent les acheteurs privés, et laissent les marchands au tapis.
Me Tajan : Je suis le seul commissaire-priseur français qui réalise régulièrement des ventes dans environ vingt spécialités, ce qui est à l’origine du succès de l’Étude. Lorsqu’on observe un fléchissement dans un secteur, comme le tableau contemporain par exemple, on constate dans le même temps une excellente tenue des porcelaines, des dessins et des tableaux anciens, de l’argenterie ... En 1995, les choses peuvent être différentes, l’important pour mon entreprise étant d’être présent dans toutes les spécialités.

JdA : Comment les différents secteurs du marché ont-ils évolué ?
Me Anaf : Le marché du mobilier, des objets d’art moyens ou médiocres, Art nouveau et Art Déco, tableaux anciens, évolue d’une façon normale. La peinture contemporaine n’a pas suivi la tendance de ces secteurs. C’est effectivement le seul qui subisse encore, de plein fouet, la crise de 1991.
Me Briest : En art contemporain, New York a prédominé. Paris reste faible en art moderne, qui connaît de bonnes, mais pas de grosses enchères. Il y a trop de petites ventes à Paris, pas assez de concentration. La France, en revanche, est très forte en Art déco et en livres.
Me Loudmer : Il n’y a pas beaucoup de différence, quel que soit le secteur. Pour faire ouvrir les portefeuilles, il faut trouver une qualité de plus en plus rare. Le secteur le moins perturbé depuis quatre ans est la bibliophilie.
Me Picard : Tous les secteurs ont un peu évolué. On peut espérer que l’art contemporain a atteint son plancher.
Me Tajan : Il n’y a pas une évolution globale et mathématique des différents secteurs du marché de l’art ; il y a des objets sains et de qualité dans tous les secteurs assortis d’origine prestigieuse ou simplement honnête, appartenant à des vendeurs réalistes. Ces objets-là, quelle que soit la spécialité, se vendent très bien, surtout si le commissaire-priseur est un professionnel compétent.

JdA : Votre clientèle a-t-elle évolué, en termes de goût, de prix ?
Me Anaf : La clientèle de l’étude se compose à 90 % de particuliers, qui, par une médiatisation plus importante, sont avertis de la qualité et de la valeur des objets présentés. On constate un retour au grand classicisme ou aux grands objets de décoration.
Me Briest : La clientèle qui achète, connaît. Nous avons une clientèles de plus en plus importante de collectionneurs-connaisseurs. Il y a également beaucoup de marchands (entre 1991 et 1993, il n’y avait guère que des particuliers qui achetaient), qui à leur tour, vendent – ce qui démontre que le marché se consolide.
Me Loudmer : Quant au goût, je ne peux pas répondre. Quant au prix, il faut vraiment faire un effort pour vendre au-delà de 500 000 francs. Il y a certainement plus de particuliers et moins de marchands dans les ventes d’art du XXe siècle et d’art contemporain. Dans les autres secteurs, la proportion n’a guère changé.
Me Picard : Avec la crise qui dure, la clientèle est toujours plus exigeante. Tous veulent la qualité et l’objet hors normes. La proportion de marchands et de particuliers est très variable selon les ventes.
Me Tajan : Oui, moins de nouveaux riches à l’argent dépensé aussi facilement qu’il a été gagné. Plus de gens de bonne compagnie, qui regardent avant d’acheter, plus érudits, plus solides dans le temps.

JdA : Comment voyez-vous l’évolution internationale du marché ?
Me Anaf : Le marché international s’accroît, du fait de la rareté et de la qualité des objets proposés, attirant en France une clientèle cosmopolite. L’année 1994 a attiré auprès de notre étude une clientèle américaine et extrême-orientale, informée suffisamment à temps pour effectuer le déplacement. La clientèle des pays de l’Est est inexistante.
Me Briest : Pendant les dix années à venir, l’Europe et Paris en particulier devraient reprendre l’importance qu’ils avaient il y a une génération, quand Sotheby’s et Christie’s seront installés ici. Paris, qui représente 10 % du marché de l’art mondial, devrait passer à 20 %. L’Europe a beaucoup de petits et moyens collectionneurs. L’Extrême-Orient connaîtra une évolution lente.
Me Loudmer : L’activité en Europe et aux États-Unis restera à peu près la même que ces dernières années. Il faudra encore beaucoup de temps pour qu’un marché se développe à l’Est. Quant à l’Extrême-Orient, nous continuerons à avoir une petite présence de clients de Taiwan et de la Corée.
Me Picard : Le développement du marché de Paris doit être conforté en 1995, avec une présence accrue des acheteurs américains et extrême-orientaux, aussi bien privés que commerciaux et institutionnels.
Me Tajan : Je ne suis pas assez prétentieux pour répondre à cette question. Je peux seulement affirmer que j’investis beaucoup dans la plupart des pays du monde. Ce ne sont pas des paroles, ce sont des actes.


JdA : Comment voyez-vous la concurrence des maisons étrangères, Sotheby’s, Christie’s ?
Me Anaf : Elle est totalement assumée. Leur venue en France ne pose aucune problème, dans la mesure où elles s’adaptent à la législation française, comme un commissaire-priseur français devra s’adapter à la législation britannique s’il désire vendre en Grande-Bretagne.
Me Briest : La concurrence est de plus en plus forte, acharnée, entre les deux maisons britanniques elles-mêmes, d’ailleurs, et les affaires en sont plus difficiles.
Me Loudmer : Je vois cette concurrence toujours aussi âpre et difficile, parce qu’il y a une telle différence d’échelle entre les maisons françaises et britanniques.
Me Picard : La concurrence des deux grandes devient d’autant plus sévère qu’elle s’exerce même sur des affaires dont la vente hors de France n’est pas la clef du succès. De plus, les britanniques n’hésitent pas à pousser les estimations...
Me Tajan : Je viens de faire une étude à ce sujet, et j’arrive à la conclusion que dans plus de 70 % de mes affaires importantes, je suis confronté à mes concurrents anglais.

JdA : Comment voyez-vous l’année 1995 pour le marché ?
Me Anaf : L’évolution du marché en 1995 devrait confirmer celle de 1994, dans la mesure où les commissaires-priseurs sont crédibles sur l’origine et la qualité des objets présentés, et n’organisent pas de ventes dites “montées”, mais en étant toujours rigoureux quant à l’estimation des objets en fonction de leur rareté et de leur qualité.
Me Briest : Je crois que le marché va continuer comme en 1994, avec la prime aux collections, et que la consolidation du marché continuera à fonctionner.
Me Loudmer : Je pense que l’année 1995 ne sera guère différente de 1994, sauf si, par hasard, l’inflation redémarrait, ou sauf catastrophe économique.
Me Picard : Ma boule de cristal est un peu floue. Dans les circonstances économiques actuelles, les chances d’amélioration du marché à moyen terme sont assez réduites. Mais nous ferons de grandes ventes, comme nous en avons fait en 1994 ! Nous pouvons espérer une nette reprise en France, si les élections sont conformes aux sondages.
Me Tajan : Je vais encore redoubler mes efforts pour satisfaire davantage les amateurs. J’accrois l’influence de mes bureaux étrangers, notamment en organisant des expositions dans de nombreux pays. Je viens d’investir dans l’installation d’une étude modèle, dont l’un des principaux intérêts est d’y procéder à des expositions de longue durée pour des objets qui me sont confiés. Je suis toujours attentif à rendre les meilleurs services à ma clientèle, et j’espère simplement que cela portera ses fruits.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°11 du 1 février 1995, avec le titre suivant : 1995 pourrait mieux faire

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