Dimanche 18 février 2018

SPECIAL BIENNALE DE LYON

A Lyon, une biennale en apesanteur

Par Aurélie Romanacce · L'ŒIL

Le 30 août 2017

Pour sa 14e édition, la Biennale de Lyon interroge la notion de « modernité »
en plongeant les visiteurs dans les « Mondes flottants » de la création.
Entre flux, sensations visuelles et sonores.

Du 20 septembre 2017 au 7 janvier 2018, la Biennale de Lyon prend ses quartiers au Musée d’art contemporain et à La Sucrière, une ancienne usine de sucre de 7 000 m2, bâtie dans les années 1930 sur les quais du port Rambaud. Situé non loin de la croisée du Rhône et de la Saône, dans le nouveau secteur emblématique de la Confluence, ce bâtiment phare de la biennale accueille la majeure partie de la soixantaine d’artistes internationaux sélectionnée par Emma Lavigne pour leur aptitude à créer des flux (de pensées, de sensations et de connaissances) en réponse au thème de la « modernité » proposé par Thierry Raspail, directeur artistique de la biennale. Or, pour la commissaire d’exposition, « dans le contexte d’une mondialisation galopante générant une constante mobilité et l’accélération des flux », la modernité se reconnaît dans sa faculté à « ouvrir l’espace de l’œuvre et la perception du spectateur ».

Installation emblématique, Sonic Fountain de Doug Aitken fait ainsi résonner une simple goutte d’eau dans le silo de la Sucrière selon une partition très précise, afin de mettre « l’architecture à nu et en révéler le rythme, le tempo et le langage », explique l’artiste. Cette œuvre, marquante par sa radicalité et sa puissance d’évocation, plonge le spectateur dans une perception nouvelle, propice à l’émergence d’une sensation proche du flottement, sentiment cher à Emma Lavigne.

Si la majeure partie des artistes sont des créateurs contemporains, plusieurs pièces d’art moderne issues de la collection du Centre Pompidou sont également exposées afin de rappeler que « certaines formes très radicales étaient déjà présentes dans la modernité », invoque la commissaire d’exposition. Dans un dialogue fécond, Emma Lavigne, par ailleurs directrice du Centre Pompidou-Metz, met ainsi en regard la démarche de Lucio Fontana, qui « ouvre l’espace du tableau » La Fine di Dio (1963-1964) dans un geste fondateur en perforant la toile, avec l’installation Babel (2001) de l’artiste brésilien Cildo Meireles, tour vertigineuse composée de centaines de radios à la cacophonie étourdissante, dans un « flux accéléré de la modernité », analyse-t-elle.

Décentrer le regard du visiteur sur le monde

Ce n’est pas un hasard si plusieurs artistes emblématiques du Brésil ou du Japon ont été choisis pour participer à cette biennale. En filigrane des « Mondes flottants », Emma Lavigne invite les spectateurs à repenser une nouvelle cartographie mondiale de l’art, en analysant la façon dont ces pays ont assimilé, réinterprété ou écarté la notion de modernité imposée par l’Occident. En réactivant le dispositif New House de Lygia Pape (1927-2004), « l’artiste brésilienne fait le jalon entre la destruction du white cube envahi par une nature envahissante et la destruction d’une forme de la modernité », analyse la commissaire d’exposition. Une volonté de questionner la modernité qu’on retrouve intacte chez un autre créateur brésilien, Ernesto Neto, qui affirme « commence[r] là où Jean Arp s’est arrêté ». Toujours dans cette optique d’un « héritage qui se décentre », la jeune artiste japonaise Yuko Mohri, exposée pour la première fois en France, réinterprète le Grand Verre de Marcel Duchamp, en créant un système de flux et de circulation d’eau à partir d’objets collectés pour colmater les fuites détectées dans le bâtiment. Une façon de se saisir de la tradition japonaise du kintsugi, fondée sur la réparation d’un objet, à l’aune de la modernité conceptuelle incarnée par l’artiste français.

Un troisième lieu inédit, symbole d’utopie
Pour accompagner ce mouvement de traverse et ce nouveau regard sur la création, Emma Lavigne a souhaité créer « un troisième lieu, symbole d’utopie », ouvert à tous en plein cœur de Lyon. Le Radome de Buckminster-Fuller (1895-1983) se présente ainsi comme un dôme géodésique facilement constructible pour accueillir des rassemblements nomades. Conçue en 1957 au Black Mountain College, juste avant la fermeture de la fameuse université expérimentale, la structure est une « sorte de scène reconfigurable dont la forme de tipi fut récupérée par les hippies », détaille la commissaire d’exposition. Architecture utopique, cette œuvre issue des collections du Centre Pompidou continue de fasciner les artistes contemporains comme Julien Discrit, dont la vidéo Un jour, un jour, présentée dans le cadre de la biennale, relate l’incendie qui consuma intégralement la structure de Buckminster-Fuller en 1976 à Montréal.

En réactivant le dôme sur la place Antonin-Poncet, Emma Lavigne recrée les conditions d’un lieu mythique dans lequel elle a choisi de présenter l’installation poétique Clinamen V.2 de Céleste Boursier-Mougenot. Sous le dôme ouvragé de métal, une piscine d’eau bleutée de 17 m de diamètre accueille des bols de porcelaine qui s’entrechoquent sous l’action d’un léger courant et produisent une mélodie délicate et subtile. Cette œuvre, véritable « paysage sonore », exposée dans le monde entier « comme un orchestre en tournée », s’amuse Emma Lavigne, prend l’allure d’une « cosmogonie extraordinaire » sous le dôme de Buckminster-Fuller. Un lieu hors du temps pour se laisser gagner par le mouvement évanescent de ces « mondes flottants ».

« Mondes flottants. 14e Biennale de Lyon »
du 20 septembre au 5 novembre 2017 pour Le Dôme et jusqu’au 7 janvier 2018 pour La Sucrière et le Mac Lyon. Le Dôme, place Antonin-Poncet, Lyon-2e. La Sucrière, Les Docks, 47-49, quai Rambaud, Lyon-2e. Le Mac, Cité internationale, 81, quai Charles-de-Gaulle, Lyon-6e. Ouvert de 11 h à 18 h, 19 h le week-end. Fermé le lundi. Tarifs : 16 et 9 €. Commissaire invitée : Emma Lavigne. www.biennaledelyon.com

Le centre pompidou fête ses 40 ans aussi à Lyon
Pour la première fois, la Biennale de Lyon accueille des pièces historiques de la collection du Centre Pompidou en regard d’œuvres d’artistes contemporains. « Je trouvais très intéressant d’intégrer des œuvres issues de collections à une biennale », se réjouit Thierry Raspail. Une décision motivée par la nécessité de plus en plus forte de préciser le contexte de création à un public toujours plus nombreux, car « on ne peut pas appréhender une œuvre d’art contemporain sans une trame qui nous indique de là d’où elle vient », rappelle-t-il. La présence d’Emma Lavigne, directrice du Centre Pompidou-Metz, comme commissaire d’exposition, a bien entendu facilité les démarches, mais surtout insufflé une vraie dynamique au projet. « Ce qui m’intéresse dans la modernité, c’est le formidable élan de liberté de ces œuvres et de montrer que ces étincelles sont encore sensibles aujourd’hui », affirme-t-elle avec enthousiasme. Les rapprochements entre une pièce d’Alexander Calder et un mobile sonore de Cerith Wyn Evans ou entre une sculpture de Jean Arp et une installation textile d’Ernesto Neto tissent des passerelles vivifiantes entre des artistes animés par une même volonté, par-delà les époques, de créer des œuvres « déclencheur[s] de formes », conclut Emma Lavigne.

Variations sur le même thème
Le directeur artistique de la Biennale de Lyon aime prendre son temps. Alors que la plupart des biennales changent de thème à chaque édition, Thierry Raspail préfère au contraire explorer un même thème sur trois éditions. « Je conçois la biennale comme une programmation plus qu’un one shot », explique celui qui a créé la manifestation en 1991. « J’ai choisi le mot “moderne”, car on a longtemps cru que c’était une idée dépassée ; on parle de “postmoderne”, alors qu’en réalité beaucoup d’artistes, de philosophes ou d’anthropologues se saisissent aujourd’hui de cette question », poursuit-il. Après avoir invité en 2015 le commissaire d’exposition anglo-américain Ralph Rugoff pour inaugurer ce nouveau cycle avec une exposition intitulée « La Vie moderne », l’exposition d’Emma Lavigne propose une tout autre interprétation de la modernité avec ses « Mondes flottants ». Rendez-vous en 2019 pour découvrir à qui sera confié le troisième et dernier volet de la thématique.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°704 du 1 septembre 2017, avec le titre suivant : A Lyon, une biennale en apesanteur

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