Mercredi 19 décembre 2018

6 clés pour comprendre

L’Orient chrétien

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 21 décembre 2017 - 1064 mots

Alors que l’hémorragie des chrétiens d’Orient se poursuit, l’Institut du monde arabe consacre une grande exposition à leur histoire, et les éditions Picard publient un beau livre sur leur art et leur spiritualité. Un voyage à travers l’histoire religieuse, politique et artistique des chrétiens d’Égypte, Jordanie, Irak, Liban, Syrie et de Terre sainte.

1 - Une Foi nouvelle en Orient
Face au baptistère, un Christ, jeune et imberbe, guérit le paralytique que la loi de la Torah n’avait pu sauver et qui, ayant obtenu le pardon, se met soudain à marcher. « La conception particulièrement optimiste de la doctrine chrétienne, avec un accent sur le pardon […] est l’une des caractéristiques de l’orthodoxie en général et encore davantage du christianisme oriental », relève l’historienne de l’art Tania Velmans dans L’Orient chrétien [éditions Picard]. Cette peinture du IIIe siècle, conservée à l’université de Yale a traversé l’océan à titre exceptionnel pour l’exposition « Les Chrétiens d’Orient : 2000 ans d’histoire » à l’Institut du monde arabe à Paris. Elle fait partie des scènes bibliques qui décorent la « maison de l’assemblée », « domus ecclesiae », d’Europos-Doura en Syrie, cité hellénistique conquise par les Romains en 165. Ces dernières représentent les plus anciennes peintures chrétiennes connues. Les chrétiens, alors persécutés par les Romains, se réunissaient dans des maisons pour célébrer leur culte. « Il n’y a cependant pas de traces de persécutions dans cette ville hellénistique. Les communautés allogènes se sont installées le long des remparts, où elles semblent avoir cohabité dans la tolérance », souligne l’archéologue du CNRS Pierre Leriche, responsable de l’équipe Archéologie urbaine de l’Orient hellénisé. À quelques mètres de la « domus ecclesiae » se trouve une synagogue, richement ornée.

2 - Une diversité de liturgies et de langues
La Vierge, debout, la main gauche ouverte, tient dans la droite un rouleau écrit en grec et en syriaque. Son titre, « Mère de Dieu », est écrit en grec et en syriaque. Cet évangéliaire, copié au XIe siècle à Mélitène, en Turquie, conservé à la bibliothèque du Patriarcat syriaque orthodoxe de Damas d’où il a été exfiltré jusqu’à Beyrouth à cause de la guerre, a été prêté à titre exceptionnel à l’Institut du monde arabe pour son exposition. « Cet ouvrage, dont les illustrations aux influences byzantines portent des inscriptions bilingues, témoigne de la diversité des langues et des liturgies des Églises orientales, ainsi que de leur dialogue, qui reste très vivant après la conquête arabe au VIIe siècle sur le Moyen-Orient », explique Élodie Bouffard, commissaire de l’exposition « Chrétiens d’Orient ». Car si les chrétiens sont soumis à un régime fiscal spécial et à des discriminations, ils peuvent néanmoins conserver leur religion et leurs lieux de culte. L’arabe prend néanmoins progressivement le pas dans la vie liturgique sur les langues traditionnelles du christianisme oriental, notamment la langue copte, qui disparaît au XVIe siècle, le grec et le syriaque.

3 - Les visages des chrétiens d'Orient
Les premières photographies des chrétiens orientaux – comme celle-ci – furent réalisées par les dominicains de l’école biblique d’archéologie française installés à Jérusalem au début du XXe siècle. « Ces archéologues partaient en caravane, notamment en Jordanie, entre Mâdabâ et Petra. Ils avaient dans leurs expéditions des guides. Ibrahim al-Toual, cet aventurier très pieux du clan chrétien des Azeizat, a revêtu pour immortaliser son image ses plus beaux habits, caractéristiques du guerrier bédouin », observe Élodie Bouffard. Les tribus nomades de Jordanie, arabes, furent christianisées dès les premiers siècles et survécurent sans prêtre ni sacrements. En 1880, à cause d’un conflit confessionnel avec des tribus musulmanes, ces chrétiens se sédentarisèrent à Mâdabâ.

4 - Un avenir incertain
« Nous devons quitter ce pays. » Dans sa série A Blessed Marriage, le photographe copte Roger Anis présente des photographies prises avec son épouse avant et après leur mariage, et des mots qu’ils ont échangés. À travers leur espoir et leurs angoisses, il témoigne du combat de ces chrétiens d’Orient, frappés de plein fouet par les crises de cette région, et qui représentent aujourd’hui moins de 3 % de la population du Moyen-Orient – contre 20 % au début du XXe siècle. Sur eux repose pourtant le pluralisme religieux et culturel de la région. Malgré leurs angoisses, Roger Anis et sa femme vivent pour l’heure toujours en Égypte.

5 - Un monde d’images
Après le Concile de Nicée de 787, qui met un terme à l’iconoclasme en affirmant que l’honneur n’est pas rendu aux images ni aux reliques, mais à la personne qu’elles représentent, les églises se sont peu à peu couvertes d’images. Et, après le synode de 843, confirmant celui de 787, « les programmes iconographiques byzantins destinés à l’espace ecclésial acquièrent un caractère fixe et obligatoire », explique Tania Velmans dans L’Orient chrétien. Cette floraison artistique connaît un coup d’arrêt à partir du milieu du XIIIe siècle. La population devient alors majoritairement musulmane. Cependant, au XVIIe siècle, sous l’Empire ottoman qui établit sa domination en Méditerranée orientale au XVIe siècle, l’art sacré des icônes connaît un nouvel essor. En témoigne cette icône de l’Hymne acathiste – hymne byzantine qui se chante debout en hommage à la Mère de Dieu, pour rendre grâce de sa protection lors du siège de Constantinople par les armées arabes et musulmanes en 626. À travers 24 tableaux qui correspondent aux 24 strophes de l’hymne, l’icône représente la vie de Marie. Elle fut exécutée au XVIIe siècle par un maître d’Alep, Yûsuf al-Musawwir, à l’origine d’une dynastie de quatre grands peintres dont l’atelier réalisera des pièces qui se diffuseront dans toute la région. Les peintres, enlumineurs et miniaturistes de Beyrouth, Jérusalem, Damas et Le Caire participent également à ce renouveau des icônes, où l’on voit désormais souvent apparaître des caractères arabes.

6 - Les échanges avec le monde arabo-musulman
Cette bouteille décorée syrienne du XIIIe siècle, exceptionnellement bien conservée, témoigne des hybridations et échanges culturels entre chrétiens et musulmans au Moyen-Orient. Sur le col, des personnages de prêtres et de diacres évoquent les enluminures du Moyen Âge. Sur la panse, des motifs floraux et géométriques rappellent des décors islamiques. Ils surmontent des scènes de vie monastique et agricole, témoignant du caractère florissant des monastères au XIIIe siècle. Si le verre est un matériau caractéristique des ateliers arabo-islamiques, on retrouve également l’influence de l’iconographie islamique chez les chrétiens dans l’artisanat du métal, de la céramique, ou dans les boiseries d’églises ornées de motifs floraux et géométriques.

Tania Velmans, L’Orient chrétien, Art et croyances,
éditions Picard, 248 p., 64 €.

« Chrétiens d’Orient, 2 000 ans d’histoire »,
jusqu’au 14 janvier 2018. Institut du monde arabe, 1, rue des Fossés Saint-Bernard, Paris-5e. Du mardi au vendredi de 10 h à 18 h, jusqu’à 19 h le week-end. Tarifs : 6 à 12 €. Commissaires : Élodie Bouffard, Raphaëlle Ziadé et Virginia Cassola. www.imarabe.org

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°708 du 1 janvier 2018, avec le titre suivant : L’Orient chrétien

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