A l’ombre du Grand Stade

Par Gilles de Bure · L'ŒIL

Le 1 juin 1998

Ce mois-ci, du cœur du Grand Stade, la clameur intense célébrant le Mondial de football s’élève, emportant tout à son passage, de la Plaine à Saint-Denis, d’Aubervilliers à la Courneuve.
Mais cette banlieue parisienne renferme d’autres ressources : une vie culturelle et une invention populaire à nulles autres pareilles.

 Donc, le Grand Stade. C’est vrai, il est grand puisque sa jauge affiche jusqu’à 80 000 spectateurs. De loin, de l’extérieur, c’est également vrai qu’il impressionne. Un savant haubanage blanc, tendu sur ciel gris ou bleu, y est pour beaucoup plus que l’ellipse du stade lui-même. La nuit l’estompe et les projecteurs l’enflamment. Mais pourtant, flotte là comme une manière de malaise. Se pourrait-il que l’étrange procédure menée, en contradiction avec toutes les règles concernant les concours (règles françaises et règles européennes conjuguées), sous la houlette d’Edouard Balladur, alors Premier ministre, infléchisse le jugement ? On se souvient soudain du projet de Jean Nouvel, innovant, magique, performant, amusant, intelligent et époustouflant dans son fonctionnement annoncé… Projet élu par le jury, et pourtant rejeté au profit de celui de Macary-Zublena-Regembal-Costantini sur le seul avis de M. Balladur. Rejet qui fit couler beaucoup d’encre avec laquelle on écrivit les mots « magouille », « passe-droit », « illégalité », « déshonneur », « pantalonnade » et autres gracieusetés du même acabit. Rejet qui vit Jean Nouvel arpenter les tribunaux hexagonaux et européens, qui, en définitive, lui ont donné raison.
Bref, la querelle est loin et le stade est là. Le « chef-d’œuvre » du quatuor primé fonctionne, a été réalisé en tout juste 31 mois par 5 000 paires de mains appartenant à 200 entreprises, et pour la bagatelle de 2,6 milliards de francs (soit moins de la moitié du budget annuel de communication de l’équipementier géant Nike qui voit dans le Grand Stade un terrain d’aventures commerciales exceptionnel !). N’empêche, le malaise demeure. Comme si manquait l’ingrédient indispensable à toute compétition sportive : le souffle.
Le Grand Stade est là, et pour longtemps. Autant l’accepter, même si la réalité est bien loin du rêve. En outre, il est honnête d’ajouter qu’il sera sans doute plus aisé et moins coûteux, en termes de gestion, de fonctionnement, de maintenance, que celui auquel Nouvel avait donné des ailes et des roulettes. « Et puis au moins, ajoute un élu local, celui-là coupe court à toute polémique architecturale tant son esthétique est évidente, déjà digérée. »
A quelques encablures du Grand Stade, un autre bâtiment monumental et qui ne souffre d’aucune polémique architecturale, c’est la basilique de Saint-Denis. Le chef-d’œuvre de Pierre de Montreuil, le point de démarrage du gothique rayonnant, c’est-à-dire du gothique porté à son extrême point de légèreté, avec l’ajourement maximum du mur et l’articulation du pilier en un faisceau de colonnettes montant jusqu’aux arcs de la voûte… Pierre de Montreuil certes, mais on y sent encore la présence de Suger, la cohabitation entre carolingien, roman et gothique, l’intervention au XIXe siècle de Viollet-le-Duc. Et, malgré la rose de façade, première du genre, la basilique manque un peu de présence urbaine. La Coupe du monde de football aura ceci de bon qu’elle force le destin. Saint-Denis est enfin illuminé, non par la grâce céleste, mais par l’art du plasticien de la lumière que le monde nous envie, le fier Breton Yann Kersalé, ce qui n’est, à Saint-Denis, pas sans symbolique. Mais la basilique, c’est surtout la nécropole royale et une fascinante démonstration, de Dagobert à Louis XVI, de ce que fut l’évolution de la sculpture funéraire. Difficile de s’y retrouver tant l’ordre ne règne pas dans l’ordonnancement des tombeaux ; mais au fil du parcours et au gré des stations, on s’émerveille du réalisme saisissant des gisants des deux connétables de France, Bertrand du Guesclin et Louis de Sancerre ; on contemple la Renaissance triomphante avec le tombeau de François Ier et de Claude de France, œuvre magnifique de Philibert Delorme et de Pierre Bontemps ; on frémit en considérant les corps sculptés par les Giusti, Florentins installés en France, les « transis » de Louis XII et d’Anne de Bretagne… 46 rois, 32 reines, 63 princes et princesses, 10 grands du royaume, un univers pour le moins majestueux, mais un univers édifié sur, et dévolu, à la mort.
Il est temps d’aller rejoindre les vivants. Et là, à Saint-Denis, le choix est immense. La messe du dimanche matin est résolument portugaise et la sortie en est animée, rieuse, bruyante. Alors que le samedi à midi, les jeunes filles, pensionnaires de l’Institut de la Légion d’honneur – installé dans un pur chef-d’œuvre de l’architecture classique du xviiie français dû à Robert de Cotte et Jacques-Ange Gabriel – s’égaillent en silence vers leur famille ou leur rendez-vous. Fini l’uniforme, c’est en « civil » que dorénavant on les croise. Quoique les jeans et baskets qu’elles portent toutes dorénavant ressemblent furieusement à un uniforme.

Vibrer à Saint-Denis
Un peu plus loin, flanquant la mairie, le marché se tient les mardi, samedi et dimanche. Là, l’uniforme, c’est la diversité. Diversité des postures, des attitudes, des couleurs, des langues, des costumes, des origines. C’est Saint-Denis revenue aux origines, la Saint-Denis des grandes foires du Moyen Age où tout et tous cohabitent dans un désordre salutaire et vivifiant. Une noria merveilleusement bon enfant qui fait dire au grand affichiste Michel Quarez, installé à Saint-Denis depuis vingt-cinq ans : « Ici, c’est le contraire de Paris, on ne tire pas à vue, il y a une vraie convivialité avec, cependant, son quant à soi. Et puis, quel beau paysage humain ! »
Quelques pas vers le sud, en descendant la rue Gabriel-Péri, et voici qu’apparaît un étrange et très étroit palais doté d’une colonnade antique. Au fronton, trois mots : « Justice de Paix ». Le lieu semble désaffecté et il l’est. Ce n’est autre que la chapelle édifiée en 1780 par Richard Mique, à la demande de Madame Louise de France, fille de Louis XV, qui venait, ici, prendre le voile au Carmel. Un Carmel très beau et très pur, doté d’un cloître jalonné de pierres tombales, de cellules austères et de sentences mystiques, et qui accueille, depuis 1981, le musée d’art et d’histoire de la ville. A sa tête depuis 1989, Sylvie Gonzalez veille avec passion sur un ensemble remarquable de dessins de Dufy, Maillol, Marquet, Picasso, Rouault et Toulouse-Lautrec, un fonds exceptionnel de 4 000 lithographies de Daumier et un fonds de peintures, dessins et mobiliers de Francis Jourdain qui fut l’un des acteurs essentiels du Mouvement moderne. L’histoire de Saint-Denis est naturellement présente au musée, tout comme y est chez lui Paul Eluard, un enfant du cru. Mais c’est sans doute le fonds considérable consacré à la Commune de Paris qui est le plus étonnant et le plus émouvant.
Le musée d’Art et d’Histoire de Saint-Denis est un établissement exceptionnel, tout comme le sont le Théâtre et la Chaufferie. Installé dans un bâtiment édifié en 1902 et dont la charpente métallique fut dessinée dans les ateliers Eiffel, baptisé Gérard Philippe en 1960, il a été successivement dirigé par Jacques Roussillon, José Valverde, René Gonzalez, Daniel Mesguich et Jean-Claude Fall, et a accueilli nombre de spectacles devenus cultes , tels Les Peines de cœur d’une chatte anglaise monté par le groupe TSE et Alfredo Arias, Dell’Inferno, monté par André Engel qui démarrait à la gare du Nord, se poursuivait dans le train et se terminait au Théâtre Gérard Philippe (TGP) ; le Tête d’or de Daniel Mesguich ou encore Le Marchand de Venise de Saskia Cohen-Tanugi. Aujourd’hui, c’est Stanislas Nordey qui préside aux destinées du TGP où il avait déjà monté de nombreuses pièces telles Tabataba de Bernard-Marie Koltès ou Calderon de Pier Paolo Pasolini.
Maintenant, Stanislas Nordey s’attache à retrouver l’esprit et la réalité du théâtre populaire en pratiquant une politique tarifaire parfaite : 50 F la place pour tous, ou mieux, un abonnement pour dix spectacles au choix à 200 F… Ceci, valable pour tout le monde sans exception, ce qui n’a pas manqué de faire scandale dans le Landernau de la critique théâtrale et des habitués des billets de faveur. Mais le talent indéniable de Nordey aura raison de ceux que son engagement n’a pas enthousiasmés.
Plus au nord, la Chaufferie, ou plutôt une ancienne chaufferie où Philippe Decouflé et sa compagnie DCA ont élu résidence. C’est là que l’inoubliable créateur des cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux Olympiques d’Albertville invente, répète, peaufine ses petites pièces chorégraphiques, de Triton à Denise avec une légèreté, une modernité et une bonne humeur indéfectibles. L’un et l’autre, Nordey et Decouflé, à l’instar de Sylvie Gonzalez, parfaitement intégrés, et participant à la vie de la cité.

Vivre à Saint-Denis
La vie culturelle dionysienne n’a rien d’un « placage ». Elle est réelle et ancrée. Il n’empêche, Saint-Denis fourmille de paradoxes. Ville royale, ô combien, et ville ouvrière, c’est certain. Le blason de Saint-Denis est aux armes de France et flanqué, en supports, d’une Jeanne d’Arc tenant fermement l’oriflamme et d’un forgeron tenant non moins fermement sa masse. Et, tandis que tant de rois reposent à la basilique, le cimetière accueille, entre autres, Pierre De Geyter, le compositeur de L’Internationale.
Municipalité socialiste dès 1893, puis communiste dès 1920 à l’issue du Congrès de Tours, Saint-Denis ne choisit pas, assume son passé, son présent et son avenir.
Mais avant tout et surtout, Saint-Denis est, a contrario de nombreuses banlieues, une vraie ville même si, dit-on, elle vit le jour et dort d’un profond sommeil la nuit. Quoique… S’y promener le jour, c’est croiser l’une des plus enthousiasmantes mosaïques ethniques qui soient, où se télescopent Bretons et Portugais, Espagnols et Maliens, Maghrébins et Cap-Verdiens…
S’y faufiler la nuit, c’est croiser le plus extraordinaire patchwork musical qui existe, au gré de concerts officiels ou de rencontres plus subreptices. D’ailleurs, des musiciens aussi pluriels que Nicolas Frize ou Mory Kante, Mirella Giardelli, merveilleuse claveciniste baroque, ou Actuel Force, groupe de danse hip-hop, sont absolument dionysiens. Tout comme le sont Khader l’activiste et Hocine, étoiles montantes de la scène raï, et le groupe de rap NTM à la réputation aussi établie que sulfureuse. Les lieux de musique sont pourtant rares en période normale. Mais chaque année, depuis vingt-neuf ans, en juin-juillet, le Festival de Saint-Denis prend possession de tous les lieux possibles et y dispense musique sacrée et baroque, romantique et contemporaine à satiété. Côté musique toujours, c’est à Saint-Denis qu’est né Banlieues Bleues, créé par Jacques Pornon et qui, de février à avril, depuis quinze ans, livre au jazz de tous les pays 15 villes de la Seine-Saint-Denis.
En outre, plus de 25 000 étudiants fréquentent l’université de Paris VIII (ex-Vincennes) tout au nord de Saint-Denis. Et si la bibliothèque de l’université, l’une des plus riches d’Europe, est ouverte au public, on sent mal les liens qui pourraient unir le campus à la ville, tant il est vrai que celui-ci s’est édifié là, en vase clos, ailleurs. Ce qui n’est pas le cas d’autres architectures modernes et contemporaines qui ponctuent la ville : la cité Langevin de Lurçat ; les logements sociaux de Simounet et de Ciriani ; le siège du journal L’Humanité d’Oscar Niemeyer, l’architecte de Brasilia, et du siège du Parti communiste français à Paris ; le collège Elsa Triolet du Cubain Ricardo Porro ; le centre nautique La Baleine de Ruors ; ou encore l’étonnant parking en dalles de verre de Christian Devillers... Tout cela desservi, de Saint-Denis et jusqu’à Bobigny, par le premier tramway installé en région parisienne, en 1986, et dont le parcours et le mobilier urbain ont été conçus par Paul Chemetov.

A travers la Plaine
Au sud de Saint-Denis, la Plaine sur laquelle a été édifié le Grand Stade. A l’origine terres maraîchères, les hectares de la Plaine-Saint-Denis se sont transformés au XIXe siècle en terres industrielles. Saint-Fiacre, patron des maraîchers, y est toujours honoré, mais le forgeron du blason lui a depuis longtemps soufflé la place.
C’est cette histoire de la Plaine-Saint-Denis que le musée d’Art et d’Histoire, en association avec le musée Christofle (Christofle s’est installé à Saint-Denis en 1876), raconte de juin à novembre, sous le titre générique : « Des cheminées dans la Plaine, cent ans d’industrie autour de Christofle ». On y rencontrera les usines à gaz du Landy et du Cornillon, la manufacture Ferret qui imprimait les simultanés de Sonia Delaunay, les pianos Pleyel, Jeumont-Schneider et tant d’autres.
Mais là encore, les choses ont changé et la Plaine offre un curieux nouveau visage, des magasins généraux jusqu’à la Montjoie. Et même si le souvenir des Bretons venus s’embaucher aux usines à gaz est encore vivace (le grand pardon annuel des Bretons d’Ile-de-France a toujours lieu chaque Pentecôte à Saint-Denis ; Patrick Braouezec, député-maire de Saint-Denis, et Jean-Pierre Le Pavec, directeur du Festival de musique, ne peuvent cacher leur origine), même si le quartier espagnol existe toujours, la Plaine-Saint-Denis a basculé. Les magasins généraux accueillent dorénavant les entrepôts de marques textiles dans le vent comme Kookaï, Blanc Bleu, La City ou Pronuptia, et les studios des principaux AP (Animateurs-Producteurs) de la télévision française, tels Nagui, Arthur ou Jean-Pierre Foucault. Pour autant, la balade s’impose à travers ces entrepôts aux architectures industrielles souvent superbes, jusqu’au canal Saint-Denis, jusqu’à la frontière avec Aubervilliers.
A la Montjoie, autre zone industrielle reconvertie, les choses sont un peu différentes. On y trouve encore une maison de production, et non des moindres, puisqu’il s’agit de AB Productions, championne toutes catégories du « soap-opera » et du « sitcom » (Hélène et les garçons, Club Dorothée, Premiers Baisers...) et son alter ego AB Sat qui offre un bouquet de 20 nouvelles chaînes télé, mais aussi et surtout trois établissements à la vocation culturelle et scientifique de haut vol : l’atelier de moulages du Louvre et des musées de France, flanqué d’une boutique où le public peut se procurer les reproductions parfaites des plus belles pièces de nos musées ; l’Ifroa (Institut français de restauration des œuvres d’art) qui dépend de l’Ecole nationale du patrimoine, dirigée par Jean-Pierre Bady et qui forme, évidemment, les meilleurs restaurateurs d’œuvres d’art en l’espace de quatre années d’études ; les réserves du musée du Cnam (Conservatoire national des arts et métiers) enfin, qui seront rejointes à l’horizon 2000 par deux autres bâtiments destinés à accueillir des unités d’enseignement et de recherche, ainsi que l’Institut national de Météorologie.
Plus à l’est, voici le quartier espagnol constitué en deux étapes : une première immigration ouvrière, une seconde immigration, antifranquiste celle-là. Le quartier espagnol mérite son nom à considérer les noms sur les boîtes aux lettres, les microscopiques patios qui agrémentent pavillons et cabanons, et, surtout, la présence du Hogar de los Españoles, sis rue Cristino-Garcia, qui accueille, sur le mode associatif, chaque week-end, les activités multiples et parfois antinomiques de la communauté : une chapelle dédiée à sainte Thérèse, comme il se doit, une salle de jeux où billard, dominos et cartes sont rois, un restaurant, des leçons de flamenco et des cours de langue... Au-delà, passée la rue des Fillettes, c’est ailleurs, et déjà Aubervilliers.

Au-delà du canal
Une affiche électorale avec un nom qui saute au visage : Madeleine Cataliphaud. Se pourrait-il que… ? Oui, c’est bien la mère de Patrick Catalifo, le héros du Dien Bien Phu de Pierre Schoendorfer qui prit ses premières leçons de comédie au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers où il est né. Patrick Catalifo, héros également de Novacek, série télévisée écrite par Didier Daeninckx, auteur de romans noirs (entre autres, l’inoubliable Meurtres pour mémoire, vieux de quinze ans et pourtant très en phase avec le procès Papon) né à Saint-Denis et vivant à Aubervilliers.
C’est Didier Daeninckx qui raconte ce que fut Aubervilliers, si proche et pourtant si différent de Saint-Denis. Accolée aux « fortifs », proche des abattoirs, Aubervilliers fournissait son lot de tueurs, d’équarrisseurs et de nettoyeurs à La Villette. Dans l’inconscient collectif, les métiers du sang sont exclus de la société mais marquèrent profondément Aubervilliers. Au sang, se superposa la puanteur des ateliers de transformation de la viande, de la chimie animale (les bouillons Kub) suivie de celle plus soufrée des fabriques d’allumettes... Rien d’étonnant dès lors à ce qu’Aubervilliers accueillît également des armées de « biffins » (chiffonniers). Au fil du temps l’industrie s’installa et les cités s’édifièrent sur les terres de culture, avant de s’établir sur les friches industrielles. Morne plaine, Aubervilliers ? Pas si sûr. Là aussi, la culture a conquis quelques bastions. Le Théâtre de la Commune, fondé en 1965 par Gabriel Garrand, prenait la suite du Groupe Théâtre de Firmin Gémier, le père du théâtre populaire en France. Aujourd’hui, la Commune est dirigée par Didier Bezace et demeure un des hauts lieux de la décentralisation. Quelques pâtés de maison plus loin, les Laboratoires d’Aubervilliers, installés dans une ancienne usine et où, depuis 1992, le chorégraphe François Verret, par ailleurs l’un des plus rigoureux danseurs de sa génération, tisse des liens de plus en plus étroits entre recherche, avant-garde et activités festives.
Des Quatre-Chemins à la mairie, il n’y a que quelques arrêts du 170. L’emprunter, c’est se trouver confronté, une fois encore, à un véritable télescopage linguistique : on y parle arabe et ouolof, vietnamien et urdu, chinois et mandingue, et parfois même français. Un peu plus tard, Jack Ralite, sénateur-maire du lieu, refondateur et ancien ministre fondateur des Etats généraux de la Culture, domiciliés dans sa bonne ville mais essaimant aux quatre vents, confiera : « Le plus beau monument d’Aubervilliers, c’est le monument humain », petite phrase très proche de celle de Michel Quarez à propos de Saint-Denis.
Pourtant, face à face, la mairie et l’église Notre-Dame-des-Vertus ont un petit air champêtre du meilleur effet. Les unissent une esplanade piétonnière : voici quelques années, Jack Ralite a inversé l’entrée à la mairie et ainsi, les jours de mariage, peut-on voir les couples glisser d’une institution à l’autre pour mieux convoler. Comme l’alliance de la faucille et du goupillon...
On ne traverse pas Aubervilliers comme Saint-Denis. On va d’un point à un autre, tout droit. Voici l’ex-Fort d’Aubervilliers dont il ne reste quasiment plus rien. A son emplacement, une curieuse construction en bois, finalement très romantique et exotique, due au talent de l’architecte Patrick Bouchain qui accueille Zingaro, le fameux théâtre équestre du non moins fameux Bartabas. Il continue d’offrir, là, son Eclipse, créée en Avignon à l’été 1997. Au même endroit, un bâtiment précaire accueille la préfiguration du Métafort. Le Métafort imaginé et voulu par Jack Ralite pour être l’établissement culturel français de pointe en matière de nouvelles technologies et qui, malgré un concours d’architecture remporté par Michelin et Geipel, végète depuis huit ans dans l’attente d’une concrétisation de ses objectifs : « La France n’a pas su saisir les enjeux des nouvelles technologies », confie Jack Ralite qui ajoute, citant Georges Ballandier : « On est dans l’obligation de civiliser les nouveaux mondes issus des nouvelles civilisations ». Théâtre, danse, spectacle équestre, multimédia, qu’en est-il des arts plastiques ? Fort peu de choses en réalité. Pourtant, tentative fut faite de capter la communauté artistique en mettant à sa disposition des ateliers dans un ensemble édifié par Gailhoustet et nommé la Maladrerie. Beaucoup vinrent et très peu restèrent. La greffe n’a pas pris. Pas même sur le peintre Melik Ouzani lequel, pourtant Albertvillarien de longue date, quitta la Maladrerie pour s’installer dans une ancienne usine proche des Quatre-Chemins qui lui compose un phénoménal atelier.

Festivités du 20 juin
Melik Ouzani est d’ailleurs l’un des trois artistes, avec Hervé Di Rosa et Mokeït, à avoir créé la ligne plastique de la Carnavalcade, immense défilé et parade extravagante, organisée en Seine-Saint-Denis depuis trois mois et qui culminera le 20 juin, à travers les rues de Saint-Denis, à l’occasion de la Coupe du monde de football : 30 troupes invitées, 20 pays représentés, près de 1 000 musiciens professionnels et autant d’ateliers amateurs de musique et de danse créeront une fête mémorable et pleine de joie. En contrepoint de la Carnavalcade et de la mobilisation des institutions culturelles locales (musées, théâtres, festivals…), sont également organisés une grande fête de la jeunesse Banlieues du monde 98, un festival d’art de rue, et le Mondial Art Graf, une confrontation internationale aux abords du Grand Stade, des meilleurs graffeurs et tagueurs du monde, où devront impérativement s’illustrer les vedettes dionysiennes du genre Marco et Espert… Sans oublier, bien sûr, les très grosses pointures comme Bob Wilson et Philippe Decouflé, Barbara Hendricks et Kent Nagano, tant d’autres encore.
Et jusqu’à une commune limitrophe de Saint-Denis et Aubervilliers, La Courneuve qui s’en mêle et de belle manière. Au nord du duo vedette, le parc de la Courneuve accueille chaque année plus de trois millions de visiteurs qui viennent sacrifier aux joies de la randonnée et du pédalo, du pique-nique et du VTT, de la promenade romantique et du jogging efficace. Parc le plus important réalisé depuis le Second Empire et troisième par la taille de la région parisienne, le parc de la Courneuve fait la part belle à la sculpture contemporaine. Que cette sculpture intervienne comme une ponctuation pérenne (François Briant, Michael Kenny, Daniel Pontoreau, Yamada...), ou bien comme un événement à l’occasion des « Art grandeur nature » où, de mai à octobre, des artistes jouent à l’analogie entre sculpture et nature en réalisant des œuvres éphémères jalonnant un parcours se déroulant aux alentours du grand lac, du Jardin des fleurs et des Petits Bosquets.
Dans ce contexte de paysage en mutation permanente, en répondant par le mouvement aux étangs, allées, pelouses, végétaux, buttes et collines, les promeneurs deviennent partie intégrante des œuvres créées. Cette année, « Art grandeur nature » se déroule du 1er mai au 30 septembre et, mobilisation footballistique et médiatique oblige, a fait appel à un octuor d’artistes à la renommée et au talent éprouvés : Brazs, Buren, Chafes, Hakansson, Hurlbut, Morellet, Nicolai et Signer.
Ainsi, pour ceux que l’ombre du Grand Stade n’attire que modérément, les ombres multiples du parc de la Courneuve seront un ravissement.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°497 du 1 juin 1998, avec le titre suivant : A l’ombre du Grand Stade

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