L’œuvre prise en otage

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 5 janvier 2022 - 605 mots

Peut-on, doit-on distinguer l’œuvre de son auteur, si celui-ci ou celle-ci a eu non seulement sa part d’ombre, ses fautes comme tout un chacun, mais a commis des crimes ou les a encouragés ?

Cette question a déjà été débattue à propos de l’antisémitisme de Louis-Ferdinand Céline, elle a ressurgi au sujet du cinéaste Roman Polanski, puis fin 2019 à propos de l’écrivain Gabriel Matzneff et l’artiste Claude Lévêque, accusé de viols sur mineurs de moins de quinze ans, pour des faits remontants aux années 1980. L’hôte du Pavillon français à la Biennale de Venise (2009) s’est défendu en affirmant être victime d’un maître-chanteur et a porté plainte pour dénonciation calomnieuse.

Sans attendre les conclusions de la procédure, certaines institutions ont tranché la question. Des musées, comme le Musée d’art moderne et contemporain de Genève ou l’abbaye de Fontevraud, ont décidé de ne plus exposer l’artiste tandis que certaines municipalités éteignaient ses installations lumineuses dans leurs espaces urbains. Pour autant, les situations ne sont pas identiques. Un visiteur décide de son plein gré d’aller voir une exposition et peut refuser de cautionner la programmation d’une institution. Alors que dans l’espace public, l’œuvre s’impose, que les passants la veuillent ou non, qu’ils y soient indifférents, qu’ils l’admirent ou l’abhorrent.

Certes, le programme des « Nouveaux commanditaires », imaginé en 1990 par François Hers pour la Fondation de France, dépasse cette injonction en réunissant habitants, élus, artistes autour d’un médiateur pour prendre l’initiative de telles implantations. Près de quatre cents ont ainsi été réalisées en France et à l’étranger. Mais aussi consensuel qu’il soit, le protocole peut-il parer à des accusations morales portées à l’égard de l’artiste après la réalisation de la commande ? L’échange ayant été un préalable nécessaire à l’existence de l’œuvre, sa contestation postérieure ferait au moins l’objet d’une discussion.

Faute d’avoir eu une discussion, un conseil de quartier de Montreuil (Seine-Saint-Denis) vient de rendre publique la lettre qu’il a adressée à la mairie. Dans le cadre de la rénovation du quartier Bel Air, la municipalité avait passé en 2014 une commande de gré à gré à Claude Lévêque, qui vit et travaille à Montreuil. Cette commande, Modern Dance, s’est emparée du château d’eau des années 1930, devenu vétuste mais situé au cœur du quartier Bel Air. Trois anneaux encerclent les piliers du bâtiment, s’éclairent la nuit d’une lumière bleue pour dessiner un « hula hoop » poétique et ludique. Depuis un an, la Mairie a décidé d’éteindre Modern Dance. Une pétition lancée sur Internet l’a soutenue en proclamant « qu’il n’y a pas de place ni pour un précriminel ni pour son travail », mais elle a collecté très peu de signatures. Le conseil de quartier Bel Air, lui, au contraire demande de rallumer l’installation et ses arguments sont avant tout esthétiques. Les habitants se sont approprié l’œuvre qui fait partie du « patrimoine local »,écrit-il. Privé de Modern Dance, le quartier est devenu triste et lugubre, les passants croient qu’elle est en panne ou détériorée. L’apprécier ne signifie pas soutenir son auteur, précise la lettre. Ajoutons que si beaucoup d’œuvres de Claude Lévêque font explicitement référence à l’enfance ou l’adolescence, celle-ci est neutre. Le hula hoop n’est-il pas pratiqué par toutes les générations, y compris la mienne ? Modern Dance, appartenant par sa simplicité et son efficacité aux meilleures pièces de l’artiste, se retrouve prise en otage dans une grave affaire de morale. L’œuvre rend la réponse à la question posée initialement encore plus complexe. Si la Mairie répondait favorablement au conseil de quartier, ce que nous souhaitons, elle devrait en tout cas se donner les moyens de sa décision : faire protéger, jour et nuit, Modern Dance. Forever ?!

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°580 du 7 janvier 2022, avec le titre suivant : L’œuvre prise en otage

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