Analyse de l’exposition

L’œil moteur : cadrage plutôt que sauvetage

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 1 juillet 2005

Le musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg semble vouloir se faire une spécialité des expositions rétablissant dans l’histoire des mouvements esthétiques négligés par la postérité. Il y a deux ans déjà, le parcours consacré aux hyperréalismes s’était déjà chargé de réévaluer avec intelligence les ambivalences d’une peinture américaine peu ou mal identifiée. Un parti pris exigeant renouvelé avec « L’Œil moteur » par Arnauld Pierre et Emmanuel Guigon. Ce projet des deux commissaires rend bien davantage compte de la diversité théorique, historique et formelle de l’art cinétique que d’un mouvement dont il faudrait réhabiliter la charge utopique ordonnée sous la bannière de la pure visualité.
Plutôt que de pointer la temporalité de l’œuvre mise en jeu par l’animation des surfaces et des objets, de s’aventurer vers la distinction entre art cinétique et art optique, entre mouvement virtuel de la surface et mouvement réel de l’objet, les commissaires ont principalement confié leur interprétation aux bons soins de l’œil et de la perception. Tantôt déstabilisé par les nombreuses incertitudes optiques, tantôt exhorté à enregistrer des signaux, l’œil/spectateur converti en matériau neuronal, entretient avec les œuvres une relation instantanée. Le parcours lui-même s’en remet pleinement à ce « moteur », engageant le corps, et toute extension sensorielle encouragée par les jeux optiques, sonores ou tactiles. L’occasion de découvertes enthousiasmantes d’inventivité formelle, parmi lesquelles le fascinant Spazio Elastico conçu par Gianni Colombo en 1967, environnement en trois dimensions plongé dans l’obscurité, éclairant à la lumière noire un maillage géométrique mobile de fils élastiques. L’occasion encore d’expérimenter les premières compositions géométriques contrastées de noir et blanc de Vasarely, le très rare environnement pictural et spatial de Bridget Riley Continuum, ou les malicieuses et radicales compositions livrées à un mouvement aléatoire d’organisation par François Morellet (ill. 5).

Un futur antérieur
L’occasion, enfin, de revoir, et non sans nostalgie quelques dispositifs sans doute moins résistants, tout à leurs lourdes charges utopiques et positivistes, à leurs rêves de cerveaux artificiels et d’extension de nos facultés de percevoir, menant le visiteur des déclinaisons tardives et usées de Vasarely, à Cysp I (ill. 10), robot autorégulé d’inspiration cybernétique imaginé par Nicolas Schöffer en 1956, au gigantesque « tapis d’éveil » livré dans la reconstitution du labyrinthe conçu en 1963 par la joyeuse équipe du GRAV (Morellet, Garcia-Rossi, Sobrino…). Une salle de jeu qui rappelle le versant festif de ces expériences participatives et radicales face aux projets globalisants teintés d’euphorie technologique et scientifique rêvant une maîtrise perceptive énoncée par un Schöffer ou un Agam.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°571 du 1 juillet 2005, avec le titre suivant : L’œil moteur : cadrage plutôt que sauvetage

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