Lisbonne

Le réveil culturel d’une belle endormie

Par Pierre Morio · L'ŒIL

Le 21 août 2008

Capitale d’un empire colonial déchu, Lisbonne reprend progressivement sa place parmi les villes à fort rayonnement culturel. Laissez-vous embarquer pour cette visite tout en douceur d’une cité farouche et fière.

Lisbonne l’atlantique ne se laisse pas apprivoiser au premier regard. Il faut prendre le temps d’aller à la rencontre de sa culture et de ses habitants, encore empreints de cette fierté des grandes nations au passé conquérant. Sa situation, à l’embouchure du Tage, face à l’océan, et son relief – la ville est composée de sept collines, à l’instar de Rome – sont une incitation au voyage, du Brésil à Macao, en passant par les Açores et Madère.
Éclipsée de la scène internationale pendant les années de dictature de Salazar et des colonels (1932-1968), Lisbonne s’était assoupie. Elle commence à s’éveiller de nouveau, quarante ans après la fin de ce sombre épisode, gardant un charme désuet
de cité provinciale. Et cette taille humaine, loin des mégapoles internationales, est un de ses grands atouts. Il est ainsi très aisé pour le touriste de partir à sa découverte à pied ou, pour les plus nonchalants, au rythme des tramways à la couleur jaune typique qui la sillonnent. Il n’est alors rien de mieux pour commencer la visite que de longer le fleuve pour ensuite donner l’assaut de cette ville.

En partant du tombeau de Vasco de Gama
Glissant nos pas dans ceux des Espagnols du XVIe siècle, soucieux de vouloir anéantir le puissant royaume portugais qui leur tenait tête, on découvre, dans le quartier de Belém, un des symboles de la ville : la tour de Belém. La construction manuéline semble désormais échouée sur un petit plan d’eau reflétant sa blancheur minérale. Construite pour protéger la cité, elle n’assure désormais que la signalisation d’un autre édifice tout aussi remarquable, le mosteiro dos Jeronimos. Son église abrite, outre le tombeau de Vasco de Gama, celui de son commanditaire, le roi Manuel Ier.
Remontant jusqu’à la place du Commerce, affrontant le Tage de toute sa grandiloquence baroque, pour bifurquer dans le quartier de la Baixa, on découvre un quartier à l’agencement de ruelles en damier.
Ce plan, comme l’homogénéité de l’architecture néoclassique des façades, est dû à la reconstruction d’une partie de la ville après le tremblement de terre de 1755. Certaines de ces rues ont une spécialité unique, comme les fabriques de dentelles, ou de boutons, regroupées encore par corporations. Pour continuer la promenade, deux possibilités s’offrent alors à nous.
La première nous fait emprunter l’Elevador de Santa Justa, construction de 1902, due à un disciple d’Eiffel, joignant la Baixa aux hauteurs du Chiado et du Bairro Alto. Deux quartiers si proches et pourtant bien différents. Le premier offre en journée tous les plaisirs de la flânerie, les échoppes de
produits locaux voisinant avec les galeries d’art contemporain et les boutiques de design international. En son cœur, le musée du Chiado offre à se détendre sur sa terrasse ultra moderne coupée de l’agitation par un haut mur de béton.
Le Bairro Alto est le pendant nocturne du Chiado. Ses ruelles aux pavés lustrés s’animent la nuit tombée, et les nombreux bars et restaurants offrent aux passants un choix d’ambiances et de décors classiques et contemporains. Les friperies et boutiques de mobilier de récupération en ont fait leur fief.
La seconde possibilité nous emmène sur la colline opposée, dans le quartier de l’Alfama, dominé par le Castello de São Jorge, ancien palais royal médiéval construit sur les fondations d’une forteresse musulmane. Partant de Baixa, la déambulation s’effectue par un chemin escarpé. Une première halte devant la cathédrale Santa Maria Maior de Lisboa permet de reprendre son souffle. Le bâtiment du xiiie siècle, édifice grandiose à la façade austère, invite à s’arrêter et à entrer pour se laisser envahir par le lieu.
De là, plusieurs belvédères viennent ponctuer l’ascension, laissant tout loisir de découvrir les différents aspects de la cité, tantôt maritime et industrieuse, tantôt terrienne et somnolente.

Où chiner des pièces du baroque portugais
Après avoir admiré la vue du château, qui surplombe la ville, il faut se perdre dans ces ruelles alentour, à la recherche d’une bonne affaire ou d’un souvenir typiquement lisboète. Car, entre deux pastelaria (les pâtisseries) servant les délicieuses pasteis de nata, tartelettes à la crème fondante, les antiquaires ont élu domicile sur les pentes de cette colline. Laissez-vous guider par la curiosité et poussez la porte de ces nombreuses échoppes recelant encore quelques trésors de ce baroque tardif portugais. Pourquoi alors ne pas craquer pour un carreau d’azulejo, voire rapporter un pan entier de ces mosaïques ?
Enfin, le soir venu, il est temps de faire un tout autre voyage, dans l’imaginaire actuel mais aussi traditionnel, et partir à la rencontre de l’âme du Portugal : les chanteurs de fado. Ce chant apparu au XIXe siècle, dont les thèmes récurrents – l’amour inaccompli, la jalousie, la nostalgie du passé, la difficulté à vivre, le chagrin, l’exil – ont façonné l’image mélancolique et austère que nous avons encore de ce peuple. Mais les temps changent, et c’est un vent de nouveauté qui souffle sur une Lisbonne ouverte à toutes les influences.

Collection Berardo
Le centre culturel de Belém, proche de la tour emblème de la ville et du monastère des Hiéronymites, se voit doté depuis 2006, en lieu et place du défunt musée du Design, d’une des plus belles collections d’art moderne et contemporain international en main privée au Portugal. Jose Berardo, riche financier et magnat de l’or, a bénéficié du soutien de l’État portugais pour offrir aux Lisboètes l’opportunité de découvrir ses choix très ouverts sur la création internationale, notamment les œuvres liées au Pop Art.
À voir après le musée du Chiado.
www.berardocollection.com

Culturgest
Étrange idée que celle qui a présidé à la création de Culturgest : installer un centre d’art dans les locaux d’une banque – en l’occurrence le siège social de la Caixa Geral de Depósitos, l’équivalent de notre Caisse des dépôts et consignations. Celui-ci se déploie depuis 1993 dans les sous-sols d’un bâtiment moderne, froid au premier abord, mais qui permet à une programmation pointue et éclectique d’artistes internationaux de prendre toute sa dimension. Les arts de la scène et la musique se frottent aux arts plastiques. Pour ces derniers, après Guillaume Leblon cet été, c’est au tour de Willem Oorebeek d’occuper les cimaises pour une exposition de photographies.
www.culturgest.pt

Museu do Oriente
Dernier né des musées de la ville, le musée de l’Orient est le fruit de la fondation Oriente. Celle-ci s’attache à promouvoir les liens historiques, culturels et artistiques entre le Portugal et les pays d’Asie, dont certains sont d’anciennes colonies. Abrité dans un entrepôt portuaire de 1940 remodelé par l’architecte Carrilho da Gracia, le musée présente ses collections d’art populaire asiatique sur deux niveaux, le long du Tage. Un des temps forts de la visite est la collection Kwok On, dédiée aux arts de la scène, qui présente notamment de somptueux masques de théâtre chinois.
www.foriente.pt

Museu do Chiado
Dans le quartier éponyme du Chiado, un des plus typiques et animés de la ville, cet ancien monastère, le Convento de São Francisco da Cidade, accueille depuis 1850 les collections nationales d’art contemporain, offrant le spectre le plus large de l’art portugais actuel. Peintures, sculptures, dessins, installations et vidéos s’y côtoient dans un écrin épuré, créé par l’architecte français Jean-Michel Wilmotte après l’incendie du quartier en 1994. L’endroit est idéal pour le visiteur quelque peu curieux de se frotter à ces créateurs pour la plupart méconnus en France.
www.museudochiado-ipmuseus.pt

Musée national de l’azulejo
Créé en 1980 et abrité dans un couvent du XVIe siècle, le musée est consacré à l’une des traditions artisanales les plus connues du Portugal : l’azulejo, des carreaux de céramique polychrome au ton bleu dominant, un héritage musulman. Couvrant toutes les périodes de production jusqu’à nos jours, ce musée vaut surtout pour les ensembles anciens, présentés dans un dédale de salles qui lui confère tout son caractère. Il ne faut surtout pas rater la chapelle du XVIIIe, un des plus beaux exemples d’emploi d’azulejos dans un décor baroque, et merveille de l’art portugais de l’époque.
www.mnazulejo-ipmuseus.pt

Vasco de Gama

À l’évocation du Portugal, son passé de grande puissance coloniale revient en mémoire. Ainsi que les noms de ses explorateurs intrépides, partis à la découverte du monde à la fin du XVe siècle. Le tombeau d’un des plus illustres, Vasco de Gama, se trouve dans l’église du Mosteiro dos Jerónimos (monastère des Hiéronymites), dans le quartier de Belém. L’homme est le premier à rejoindre l’Inde en contournant le cap de Bonne-Espérance, devenant quelques années après cet exploit le premier vice-roi des Indes. L’édifice quant à lui fut construit entre 1496 et 1572 grâce aux richesses rapportées de ces contrées lointaines. Le roi Manuel Ier fit appel aux meilleurs artisans du pays pour donner corps à ce joyau du style manuélin, associant architectures du gothique flamboyant et de la Renaissance, et mêlant aux décors de scènes catholiques des éléments végétaux plus profanes, inspirés des motifs mauresques. Le complexe est formé d’une somptueuse église, d’un cloître à la colonnade finement sculptée, et du monastère (actuels musées de la Marine et d’Archéologie). Autre monument contemporain du monastère, la tour de Belém, édifice d’inspiration mauresque construit sur les bords du Tage entre 1515 et 1521 pour commémorer le succès de Vasco de Gama, mais aussi pour défendre l’entrée du port de Lisbonne contre les attaques de l’Espagne. L’ensemble est classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1983.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°605 du 1 septembre 2008, avec le titre suivant : Lisbonne

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