L’Etat donne son accord de principe au remontage de la flèche de la basilique de Saint-Denis

Par Marie-Colombe de Mazières · lejournaldesarts.fr

Le 29 juillet 2016 - 2402 mots

SAINT-DENIS [29.07.16] - Alors que le ministère de la Culture vient d’autoriser les études de faisabilité du projet, la reconstruction de la flèche et de la tour nord de la basilique de Saint Denis, rêve d’élus locaux et de passionnés, pourrait enfin devenir réalité.

Après trois ans de mutisme, voire de franche hostilité, le ministère de la Culture vient d’autoriser les études de faisabilité du projet de remontage de la flèche et de la tour nord de la basilique-cathédrale de Saint-Denis, démontées en 1846 et 1847. La réunion tenue vendredi 1er juillet à la Drac Ile-de-France a conforté les espoirs des trois principaux acteurs du projet : le maire de Saint-Denis Didier Paillard, son prédécesseur, aujourd’hui président de Plaine Commune, Patrick Braouezec et l’architecte en chef des Monuments historiques responsable de la basilique-cathédrale Jacques Moulin. Le protocole des études de faisabilité est désormais « clarifié », s’est réjoui Patrick Braouezec lors d’une conférence de presse organisée vendredi après-midi à l’hôtel de ville de Saint-Denis.

Les relevés techniques doivent débuter dès cet été et se poursuivre jusqu’à la fin de l’année. Ils permettront notamment de vérifier la compatibilité d’un chantier monumental avec deux éléments du paysage local inexistants au temps de la flèche : le métro au pied de la cathédrale et les avions s’envolant ou atterrissant non loin, à l’aéroport du Bourget.

Les études menées seront ensuite présentées au ministère et à des organismes internationaux tels que l’Icomos (le Conseil international des monuments et des sites), afin d’être validées. Si ces épreuves se déroulent conformément aux vœux des partisans de la flèche, le chantier pourrait être lancé dès l’automne 2017, éventuellement après adoption d’un texte législatif dérogatoire qui en faciliterait l’exécution. La Drac a également évoqué l’idée d’un colloque international, un point « très positif » aux yeux de Patrick Braouezec.

L’évolution favorable du ministère constitue une première victoire, à confirmer, pour les artisans du projet qui le portent avec ardeur depuis bientôt trois ans et ont reçu l’appui d’un nombre croissant de personnalités. Patrick Braouezec évoque notamment avec gratitude l’intercession auprès du président de la République de Jean-Pierre Jouyet ou de Pierre-Louis Basse, conseiller « Grands événements » de François Hollande. En signe de son intérêt pour l’entreprise, le chef de l’Etat s’est rendu à Saint-Denis dès l’automne 2015, lors des dernières Journées du patrimoine. Un gage d’espoir fort, deux ans après les déclarations ouvertement hostiles au remontage de la flèche de l’ex-ministre Aurélie Filippetti, opposée à « tout projet de restitution à l’identique de tout ou partie d’édifices anciens ».

L’élargissement du Comité de parrainage pour le remontage de la flèche de Saint-Denis, présidé depuis 2013 par l’académicien Erik Orsenna, témoigne pour sa part de la popularité croissante du projet dans un large pan du monde politique, culturel et médiatique. Figurent notamment au nombre de ses nouveaux membres Stéphane Bern, Alain Baraton, Valérie Pécresse, Philippe Bélaval, Olivier de Rohan-Chabot ou Patrick Ollier.

La présence de personnalités politiques de tous bords constitue un moyen d’assurer la pérennité du projet, quelle que soit la prochaine majorité au pouvoir, font observer Didier Paillard et Patrick Braouezec (eux-mêmes respectivement inscrits au PCF et au Front de gauche). Patrick Braouezec ajoute en souriant : « Ce serait intéressant de l’envoyer aux candidats à la présidentielle : 13 nouveaux soutiens potentiels ! »

La toute récente création d’une association dédiée au projet, Suivez la flèche, présidée par Luc Fauchois, devrait permettre de le populariser auprès du plus grand nombre, en particulier des Dionysiens. Sa vocation consiste à préparer le terrain pour le futur chantier, conçu, selon le maire Didier Paillard, comme un « projet de ville » capable de fédérer tous les habitants.

Pourquoi reconstruire un édifice disparu il y a 170 ans, quand tant de monuments encore existants tendent à la ruine ?
Parce que Saint-Denis et ses habitants en ont besoin, répondent en chœur les deux élus locaux et l’architecte spécialiste du patrimoine. Le temps du chantier est en soi riche de promesses pour les partisans du projet. Ce chantier « événement », pour paraphraser Jacques Moulin, attirerait un public nombreux de touristes qui, aujourd’hui, semblent ignorer la présence du joyau gothique à quelques stations de métro de Paris. A ce jour, seuls 160 000 visiteurs franchissent chaque année le seuil de l’édifice, une peccadille si on compare aux treize millions de visiteurs annuels de Notre-Dame de Paris, rivale séculaire de Saint-Denis : en une semaine, Notre-Dame accueille donc en moyenne 50 000 personnes de plus que la basilique n’en reçoit en un an ! Jacques Moulin évoque à titre d’exemple le gain de 170 000 visiteurs obtenu par la cathédrale d’Orléans lors d’une récente restauration, grâce aux visites du chantier. Saint-Denis, à proximité immédiate de la capitale, et forte d’un projet plus spectaculaire pourrait en gagner bien davantage, estime l’architecte.

Le chantier, dont l’Etat, propriétaire de la basilique, devrait être le maître d’œuvre, durerait donc un temps laissé volontairement indéterminé, peut-être 10, voire 20 ans, estiment les élus. « Plus ça durera, mieux ce sera », n’hésite pas à déclarer Patrick Braouezec. Les visites du chantier débuteront en même temps que les travaux, le parcours commencerait par la découverte, dans un espace pédagogique au pied de la cathédrale, des techniques et métiers ancestraux mobilisés sur le chantier. Les visiteurs, dont de nombreux scolaires, pourraient ensuite observer in situ la mise en œuvre de ces savoir-faire, après avoir accédé par un ascenseur à la tour en construction.

Les visites seraient assurées par de jeunes Dionysiens spécifiquement formés à cette mission. Des parcours à travers la ville, conçus avec ces jeunes et mettant en lumière les beautés cachées de Saint-Denis comme les talents de ses habitants (graffs, etc.), permettraient aux visiteurs de prolonger la découverte du chantier, et à la ville de tirer profit de ce flux nouveau.

« Projet de ville et non de monument », selon le maire, l’entreprise émane d’une conception de la basilique comme « élément urbain doté d’un fort effet moteur » : il s’agit avant tout de donner un coup de projecteur sur la cité dans son ensemble, au bénéfice de ses habitants.

Les travaux seraient assurés par des équipes composées de compagnons aguerris, mais aussi de jeunes en insertion, ceux-ci recevant une formation ad hoc exceptionnelle, qu’ils pourraient ensuite faire fructifier soit à Saint-Denis, soit sur d’autres chantiers appelant ce type de compétences rares – « Les équipes rodées aux méthodes de construction anciennes se comptent aujourd’hui sur les doigts d’une demi-main », plaisante Jacques Moulin.

Pour la cité dont la gloire passée a cédé la place, dans les mentalités, à l’image de la « banlieue à problème », celle du « 9-3 », « retrouver son clocher », affirme Jacques Moulin, ne signifie rien moins que recouvrer son « identité » perdue.

L’architecte rappelle le rôle historique joué par la flèche de la basilique dans la compétition architecturale que se livrèrent au Moyen Age les abbés de Saint-Denis et les évêques de Notre-Dame de Paris. Si Saint-Denis, prototype et bientôt archétype de la cathédrale gothique, conjuguant pour la première fois les traditions normande et bourguignonne, inspira d’abord Notre-Dame, celle-ci, plus haute, vint à lui faire de l’ombre. La riposte de l’abbé dionysien ne fut autre que la flèche prolongeant la tour nord. Emblème de Saint-Denis depuis le XIIIe siècle, elle signala pendant plus de six cents ans la ville au loin. Lieu de mémoire, elle est demeurée une référence iconographique tout au long des XIXe et XXe siècles, bien après sa disparition.

Jacques Moulin montre volontiers, à titre d’exemple, deux cartes postales du siècle dernier qui mettent en regard, sur le mode « avant/après », représentation de la basilique pourvue de sa flèche et photographie contemporaine : une manière de proclamer le manque, comme de célébrer la perfection de la dualité perdue. Et l’architecte de conclure : « Quand nous parlons de remonter la flèche, il ne s’agit nullement d’un caprice ni d’un épiphénomène, mais d’une volonté publique de long terme. »

« Un tel projet n’est ni courant ni à la mode », a pourtant lancé Jacques Moulin vendredi, en guise d’accroche de la présentation architecturale et patrimoniale du projet. Une façon d’évoquer les réticences de ceux qui, au nom de la Charte de Venise de 1964, condamnent en principe toute reconstruction à l’identique d’un édifice disparu de longue date, arguant du respect de l’histoire comme de l’authenticité des édifices. Ainsi l’historien de l’architecture Alexandre Gady définit-il un monument comme un « palimpseste archéologique », témoin du passage du temps, qui doit conserver les traces d’une histoire parfois versatile, y compris les éventuelles destructions.

« Pourtant,» réplique Jacques Moulin, «l’histoire des monuments est un chantier permanent, fait de reconstructions quotidiennes mais aussi, de façon ponctuelle, de reconstructions événementielles. La conservation du patrimoine, c’est l’autoreconstruction permanente. » Une définition plus en phase avec l’esprit de la déclaration de Nara ou encore de la Charte de Dresde qu’avec celui de la Charte de Venise, « porte-étendard de la pensée collective sur le patrimoine », dont les lectures rigoristes ont le don d’agacer Jacques Moulin. L’architecte rappelle que « ce document balbutiant, occidentalo-centré, écrit dans un contexte néocolonial, est heureusement doublé et actualisé par plus de quinze documents internationaux », qui autorisent une prise de « liberté par rapport aux diktats des années soixante. »

Outre cette façon de justifier le projet, un rien provocatrice, on peut trouver un argumentaire plus conventionnel, notamment sur le site de Seine-Saint-Denis Tourisme : « Pour répondre aux attentes de la ville, tout en respectant la Charte de Venise, le projet ne consiste donc pas à reconstruire une flèche à Saint-Denis, mais bien à remonter la flèche ancienne de la basilique. »

En effet, le dessein n’a rien qui contredise formellement la lettre de la Charte, notamment l’article 9: « La restauration est une opération qui doit garder un caractère exceptionnel. Elle a pour but de conserver et de révéler les valeurs esthétiques et historiques du monument et se fonde sur le respect de la substance ancienne et de documents authentiques. Elle s’arrête là où commence l’hypothèse […]. La restauration sera toujours précédée et accompagnée d’une étude archéologique et historique du monument. » Or, nulle flèche ni tour de cathédrale en Europe n’est mieux documentée que le membre « amputé », pour paraphraser Erik Orsenna, de la basilique de Saint-Denis. Grâce aux quelque quatre-vingt-dix planches établies avec une précision remarquable par l’architecte François Debret, lors des restaurations effectuées dans les années 1830 puis du démantèlement de la flèche en 1846, l’« absente », comme la nomme Erik Orsenna, est « connue à la moindre pierre près », rappelle Jacques Moulin. Et d’ajouter fièrement, images à l’appui : « Nous possédons l’équivalent d’une IRM du clocher ! » A ces documents exceptionnels s’ajoutent les pierres d’origine, conservées pour la plupart à l’ombre de la basilique, numérotées et récemment nettoyées.

«Enfin,» déclare Jacques Moulin, «la reconstruction de la flèche serait cohérente avec la récente restauration de la façade, conforme à l’état du début du XIXe siècle.» Une situation qui, selon l’architecte, rend caduc le parallèle parfois fait par les détracteurs du projet avec celui de reconstruire le palais des Tuileries ‒ sa restitution à l’identique serait incompatible avec la préservation des pavillons de Flore et de Marsan.

« Reste alors la grande question de nos temps d’austérité : combien ça coûte ? », lançaient avec humour Erik Orsenna, Didier Paillard et Patrick Braouezec en 2013, dans une tribune du Monde intitulée « Restaurons la flèche de la basilique de Saint-Denis ». « Pas un seul sou public », ont martelé les élus vendredi.

Si, dès le début des années 1990, le ministre de la Culture Jack Lang avait donné son aval au projet de reconstruction de la flèche de Saint-Denis, déjà porté par le maire de l’époque, la question économique avait alors empêché sa concrétisation. En effet, l’accord du ministère était assorti de la condition que l’Etat n’apporterait aucun financement à l’entreprise. Les pouvoirs locaux ne pouvant y pourvoir seuls, le projet fut mis en suspens.

Didier Paillard et Patrick Braouezec ont pu en raviver l’idée en 2013 grâce à un nouveau modèle économique, inspiré par la réussite des constructions du navire L’Hermione et du château fort de Guédelon. Ces deux projets ont été ou sont encore intégralement financés par les visites de leurs chantiers respectifs.

Jacques Moulin, artisan de la construction, selon les techniques du Moyen Age, du château de Guédelon, « au fin fond de la Puisaye », lance volontiers cette formule paradoxale : « Je ne sais pas ce que ça coûte, je sais ce que ça rapporte. » Un slogan sensationnel pour dire que les frais du chantier sont couverts au fur et à mesure par la recette des visites. En mettant en œuvre le même système à Saint-Denis, l’architecte compte répondre, après les critiques idéologiques, aux critiques économiques du projet, d’un coût estimé à environ 25 millions d’euros en 2013.

Reconstruire la flèche perdue n’est pas une idée neuve à Saint-Denis.

Pour Jacques Moulin, il s’agit d’un « serpent de mer presque séculaire » : si l’architecte François Debret démantela en 1846 la flèche ébranlée par une succession de violentes tornades, ce n’était qu’afin de la reconstruire plus solidement. Telle était, rappelle son lointain successeur Jacques Moulin, l’unique méthode de restauration en profondeur connue et abondamment mise en œuvre à cette époque, par exemple à Mantes-la-Jolie.

C’était sans compter sur la controverse dont fut victime Debret et sur l’hostilité farouche de son successeur Viollet-le-Duc : accusé d’erreurs techniques, Debret dut démissionner après s’être acquitté de la déposition de la flèche ordonnée par l’Inspection générale des Monuments historiques.

Viollet-le-Duc, qui prit alors la direction du chantier, démonta ensuite la tour nord dans son ensemble et projeta même de démolir toute la façade au profit d’un projet neuf, comportant deux flèches symétriques. Si ce dernier projet ne vit pas le jour, la façade, en revanche, n’a jamais recouvré sa flèche ni sa tour abolies.

« Et voilà pourquoi la basilique est amputée de sa flèche depuis 1847 », conclut Erik Orsenna avec une ironie où point son amertume. « Querelle absurde » aux yeux de l’académicien, la rivalité entre les deux architectes, cristallisée dans « l’affaire de la tour nord », excède cependant la simple anecdote. Elle témoigne de l’affrontement, au milieu du XIXe siècle, entre deux écoles émanant de régimes et de générations différentes : l’Institut français, créé en 1795, dont est issu Debret et constitué majoritairement de nostalgiques de l’Empire, contre l’Inspection générale des Monuments historiques, de sensibilité royaliste, créée par Guizot en 1830 et à laquelle appartenait Viollet-le-Duc. Jacques Moulin voit dans le « crime de Viollet-le-Duc » le « péché originel, fondateur du service des Monuments historiques ».

Reconstruire la flèche suppose donc, selon l’architecte, de « déconstruire toute une série de légendes ». Un semblable dessein offre matière à attirer de nouveau l’attention du public sur la basilique, comme à répondre au besoin de toute communauté urbaine de « se mettre en perspective », selon Patrick Braouezec, en fédérant ses membres autour d’un projet commun.

Légendes Photos

La basilique Saint-Denis en 1844-1845 - © Photo élix Benoist (1818–1896) Link back to Creator infobox template wikidata:Q277187 - 1844 - Photo sous Licence Domaine public CC0 1.0

Façade de la basilique de Saint-Denis © Photo Thomas Clouet - 2015 - Licence CC BY-SA 4.0 

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