Dimanche 8 décembre 2019

Les possibles du dessin contemporain

Par Amélie Adamo · L'ŒIL

Le 22 février 2018 - 2193 mots

Si le dessin se matérialise encore, pour beaucoup, dans le couple papier-crayon, les artistes actuels ouvrent de nouvelles perspectives au genre en explorant les possibilités offertes par les nouvelles technologies, en se confrontant au quotidien, à la nature ou au corps. Revue des tendances.

Le dessin actuel, dont la présence s’impose au sein de salons spécialisés et d’expositions dédiées, est enfin perçu comme un mode d’expression privilégié. Pour Philippe Piguet, directeur artistique de Drawing Now, salon spécialisé dans le dessin contemporain : « Première expression de l’homme, le dessin est primordial, il l’a toujours été. Ce qui a changé, c’est sa réception, le regard qu’on lui porte et l’accroissement de sa visibilité. Il s’agit d’un effet d’époque, une question de fond qui remonte à la surface et qui a trouvé sa place à côté du reste. » Selon le spécialiste de dessin, ce phénomène est lié aux divers changements survenus depuis une quarantaine d’années : la multiplication des lieux d’exposition, la démocratisation de l’art vivant, le regard plus attentif porté au dessin par les institutions, la demande accrue du public et des collectionneurs et l’historicisation des avant-gardes, comme le Land Art et l’art conceptuel qui ont accordé une attention particulière aux traces du processus créatif. Conséquence de la « fin des idéologies », renversement postmoderne des diktats progressistes, la fin des années 1970 marque « l’histoire de tous les possibles » : l’artiste récupère, mélange et, en héritier des expérimentations qui ont marqué le XXe siècle, ouvre le genre du dessin. Car, bien au-delà du binôme papier-crayon, le dessin actuel se confronte aux nouvelles technologies, au quotidien, à la nature et au corps.

Bien sûr, on peut se demander si, dans cet effet d’époque, il n’y a pas aussi parfois un effet de… mode. Et si, dans cette prolifération des démarches, la qualité et l’authenticité sont toujours au rendez-vous. Mais on ne peut que saluer la nécessité de ces expositions et de ces initiatives qui confèrent au dessin une place privilégiée. Et réjouissons-nous de cette libération du genre, ouvert à tous les « possibles » et dont la diversité sera peut-être un jour représentée, en France, dans un futur grand musée spécialement consacré au genre.

Mémoire et papiers détournés
Cartes à jouer, journal, affiches, cartes routières, livres, emballages, photographies : de Picasso au surréalisme, de l’Art brut aux nouveaux réalistes, nombreux sont les artistes qui ont renouvelé supports et matériaux en détournant des objets et images issus du quotidien. Dessin et peinture n’ont aujourd’hui de cesse d’être réinventés en poursuivant ces explorations. Proche de la famille des créateurs libres de l’Art brut, Éric Benetto dessine à l’encre sur des radiographies médicales. Jouant sur la matière translucide et sombre du support, il habite la surface de motifs décoratifs et figuratifs, au caractère énigmatique et teintés de mysticisme : crâne, arbre de vie, fœtus, cellules, organes, croix. Prolifération contre le noir de la lumière et du vivant, comme une façon de conjurer la maladie du corps et la mort.

Proches de l’imaginaire surréaliste, les univers oniriques d’Anya Belyat Giunta et de Karine Rougier aiment se déployer sur des supports détournés, trouvés par hasard en chinant ou au cours d’une balade. Fragments d’intimité, porteurs d’une mémoire et d’histoires. Anya dessine sur de multiples supports, édition originale des écrits de Tolstoï du XIXe ou cartes perforées, et imprime sur des objets récupérés des dessins réalisés d’après d’anciennes gravures : en lien avec ses origines russes, elle interroge la notion d’exil et aime ces documents énigmatiques à partir desquels elle imagine des histoires, redonnant vie et corps à une mémoire désuète et fragile. Détournant cartes postales, gravures et photographies, Karine Rougier part d’un déjà-là porteur de sens et de narration sur lequel elle intervient, un peu comme un jeu d’enfant, effaçant ou ajoutant des éléments, basculant du réel à l’onirisme.

Le corps : empreintes et résidus
Depuis les années 1960, d’Yves Klein à Giuseppe Penone, de la performance à l’art corporel, nombreux sont les artistes qui ont exploré les possibles du corps comme support et médium. L’empreinte, dont la survivance anachronique fut cernée par le texte sur l’empreinte de Georges Didi-Huberman, en sera l’une des incarnations. Révéler la trace d’un corps, révéler l’impalpable, révéler la matière : ces voies continuent à être explorées aujourd’hui. S’il ne reproduit pas la forme d’un corps par contact direct avec la chair, Javier Pérez révèle une présence organique par l’adjonction d’encre et de gouache rouge, dans ses dessins réalisés sur des in­testins d’animaux. Jouant sur l’ambivalence dedans/dehors, la peau imprégnée évoque l’envers du corps : image d’organes et traces résiduelles d’une vie intérieure. Le processus organique est aussi au centre du travail de Laëtitia Bourget, telle cette installation murale où l’artiste accroche des petits mouchoirs de papier dépliés ayant servi de protections périodiques : l’empreinte du flux du sang menstruel, mêlé au sperme et à l’urine, s’y déploie en dessins aléatoires rappelant les tests de Rorschach. Traces des cycles du corps qui font de l’absence de fécondation une source de créativité. L’artiste utilise aussi des cheveux, d’origines et d’âges divers, cousus sur tissu, en Rhizomes ou Arbre de vie comme une autre résonance au cycle du vivant, où vie et mort se mêlent. C’est aussi le cheveu qu’utilise comme matériau Claudie Dadu, cette fois-ci de façon exclusive et dans une économie de moyens extrême. Ligne souple et fine, le cheveu permet de donner vie à des motifs dans une forme épurée : ici un visage, là un fragment de corps ou de scène érotique. Il y a de la délicatesse et de la poésie, mais aussi beaucoup d’humour et d’ironie : vu de loin, il devient difficile d’appréhender la forme, dont le tracé se dissout dans le vide blanc de la feuille. Un dessin qui ne tient qu’à un fil, comme la vie.

Le fil dans tous ses états
S’il fut dans les années 1970 rattaché à des pratiques féministes et engagées, telles Annette Messager ou Louise Bourgeois qui ont détourné tricot et broderie comme levier de libération et de réflexion sur la condition des femmes, l’usage du fil dans l’art est aujourd’hui multiple et ne peut se réduire à un combat féministe. Plus généralement, il pose la question de l’ouverture de l’art à l’artisanat et aux arts appliqués, et des possibles que cela génère dans la création. Une ouverture dont témoigne la diversité des démarches actuelles.

L’art de Gaëlle Chotard relève d’un minimalisme habité et sensible. Acte répétitif, la fabrication de mailles en fil métallique est pour elle une pratique méditative et introspective. Les structures épurées qu’elle réalise, tantôt simple ligne, tantôt trame faite d’arborescences et de rhizomes, sont comme des dessins dont les formes et les ombres se projettent sur l’espace blanc du mur et dialoguent avec le vide. Des formes qui font écho à des constellations, à des éléments organiques ou végétaux. Conceptuelle et d’une grande économie de moyens, la pratique de Keita Mori est basée sur l’usage de fils de coton ou de soie tendus avec un pistolet à colle. Ses dessins muraux, dont l’esthétique géométrique et synthétique se réduit à l’ossature de la représentation, ont quelque chose d’austère et de sensible à la fois. S’appuyant sur des indices de perspectives et de volumes, le spectateur recrée des espaces, imagine architectures futuristes et paysages intérieurs, complexes et fragiles.

Coloré et hybride, jouant sur la prolifération et le disparate suturé, l’art de Brankica Zilovic associe broderie et textile dans des installations et dessins. Liée au contexte et à l’histoire de la Serbie, son pays d’origine, sa démarche porte un caractère politique fort. Dessinant des grilles de fils tissés sur des livres, raccommodant des morceaux de tissu en leur conférant des formes de planisphère, l’artiste travaille sur la mémoire, le déracinement, les tensions d’un monde violent et fragile. Sensuels et délicats, doux et inquiétants sont les dessins colorés et brodés d’Anaïs Albar et ceux d’Élisa Voisin et Yasmine Blum. Tantôt fragments de corps, tantôt scènes oniriques où prolifèrent des figures, nourries de mythes et de contes, à la fois fragiles et violentes, ils attendrissent et touchent dans notre intimité, parlant des peurs, des désirs, des rêves.

Le dessin en mouvement
Informatique, vidéo, film d’animation : si les technologies nouvelles ont ouvert de nouveaux champs à la pratique du dessin et à sa réalisation virtuelle, la question du corps et de son rapport immédiat à la pensée n’en demeure pas moins toujours fondamentale. Si son trait précis s’inscrit dans la longue tradition des maîtres de la ligne, le dessin de Massinissa Selmani n’en reste pas moins ouvert au contemporain : installation, vidéo, courtes animations projetées sur supports divers, ouvrent le dessin au volume et au mouvement. Issue de coupures de presse, sa démarche interroge l’actualité politique et sociale dont elle détourne des fragments, dupliqués, projetés, imprimés, montés sans cohérence, dans des scènes ambiguës qui se tiennent en lisière, entre réel et irréel, tragédie et humour. Des scènes qui interrogent l’absurdité des comportements humains et des conditions de vie, des rapports de pouvoir et de lutte, d’exil et de survie. Bien que nourri des modes visuels contemporains, le dessin garde ici une simplicité fragile qui résiste efficacement au flux et à la violence des images médiatiques.

Le corps de l’artiste est au centre de la démarche de Nicole Wendel. Dans ses dessins, les traces laissées par le passage du corps viennent détruire l’identification du motif initial, une figure, un paysage. Créant le même trouble, les performances et vidéos mettent en scène l’artiste qui, sur tableau noir, dessine des formes, ici un cercle, là une ligne. La gestuelle, répétée et rythmée, laisse une trace de son passage : empreintes de pieds ou de doigts habitent l’espace, créant ou détruisant la saisie de l’image. Une pratique qui interroge ainsi la présence et l’absence du corps, le souvenir et la perte de mémoire, la force et la fragilité de l’être.

L’incarnation que l’on retrouve chez Yazid Oulab est empreinte de spiritualité. Dans ses performances filmées, l’artiste laisse, sur un support vierge, les traces d’une gestuelle répétée, au rythme du son qui évoque un chant religieux, tel un mantra répétitif et hypnotique. Parfois, la vidéo capte de façon plus impalpable l’empreinte du corps : comme dans Le Souffle des récitants, où la voix lisant une sourate fait bouger la fumée d’un bâton d’encens dont les volutes blanches créent des dessins aléatoires rappelant l’écriture. Réflexion méditative sur la mystique soufie, sur la vibration comme incarnation du vivant, sur les mystères poétiques qui nous relient au dedans.

Poétique du dérisoire et métamorphoses de la nature

Comme dans les démarches historiques du Land Art, dessiner dans et avec la nature passe aujourd’hui par deux types d’attitudes : soit l’usage de gestes simples et de matériaux pauvres, soit des techniques plus complexes ou liées à des méthodes mécaniques, les deux étant parfois mêlées. Tel est le cas de Douglas White qui passe du monumental à de plus humbles interventions et qui dessine en usant de gestes simples ou de mécanismes plus sophistiqués : déposer sur une feuille l’empreinte d’un poulpe imbibé de son encre ou, par technique photographique et procédé électrique, révéler la silhouette d’une chouette et dessiner sur du bois calciné.

D’autres artistes privilégient exclusivement l’économie de moyens. Réalisant sculptures et dessins avec des éléments récupérés ou naturels, Lionel Sabatté invente une poésie fragile aux formes archétypales. Poussières, curcuma, thé, liquide de fer rouillé, cheveux ou rognures d’ongles : autant de traces de l’homme, de symboles de voyages, d’échanges, de vies et d’ombres fixées sur le papier. Humaines ou animales, les figures n’apparaissent qu’incertaines, faites d’un presque rien, nées d’un hasard : elles ont affaire avec l’origine du vivant, strates de temps et de mémoire, tel le tremblement des traces qui murmure la voix des hommes aux parois des grottes.

C’est la fragilité de l’éphémère, un instant suspendu, que nous donne aussi à contempler Léa Barbazanges à travers ses assemblages et accumulations de matières ordinaires : là des lignes translucides dessinées dans l’espace par des fils de cristal ou de soie, ici une pluie de traînées vertes et brillantes, un ballet de lumière fait de feuilles de poireaux sus­pendues. Ce que l’œuvre opère ainsi ? Un déplacement du regard. De l’habitude à l’émerveillement. Une résonance à la beauté du vivant : fragile et banale, précieuse et surprenante. On retrouve cette poésie fragile teintée d’humour et d’une dimension surréaliste, nourrie de culture japonaise, de contes et de croyances populaires, dans le travail d’Orié Inoué. En nuées, flux, amas, en Végestioles ou en Fleurinsectes : les éléments naturels, pétales, brindilles, herbes, racines, s’animent de façon surnaturelle, s’incarnent en créatures drôlement étranges. 
 

informations

« Drawing Now Paris »,
du 22 au 25 mars 2018. Carreau du Temple, 4, rue Eugène-Spuller, Paris-3e. De 11 h à 20 h, le dimanche jusqu’à 19 h. Tarifs : 9 et 16 €. www.drawingnowparis.com
 

« Salon du dessin »,
du 21 au 26 mars 2018. Palais Brongniart, place de la Bourse, Paris-2e. De 12 h à 20 h, le jeudi jusqu’à 22 h. Tarifs : 7, 50 et 10 €. www.salondudessin.com
 

« DDESSIN PARIS »,
du 23 au 25 mars 2018. Atelier Richelieu, 60, rue de Richelieu, Paris-2e. De 11 h à 20 h, le dimanche jusqu’à 19 h. Tarifs : 9 et 13 €. www.ddessinparis.fr

 

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°710 du 1 mars 2018, avec le titre suivant : Les possibles du dessin contemporain

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