Mercredi 13 novembre 2019

Marie Pottecher

"Les habitants ne soupçonnaient pas la valeur de la Neustadt"

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 2 octobre 2017 - 931 mots

Marie Pottecher est chef du service de l’Inventaire général du patrimoine culturel de la région Grand-Est.

Avec votre équipe, vous avez réalisé l’Inventaire de la Neustadt, le quartier impérial construit pendant l’Annexion qui vient d’être classé à l’Unesco. Ce patrimoine était-il déjà bien connu, bien documenté ?

Les premiers travaux ont commencé dans les années 1970. Depuis, plusieurs études ont été menées mais assez peu portant sur l’architecture privée qui demeurait mal connue, tant dans ses aspects stylistiques que dans ce qui relève de la manière d’habiter. Globalement, il y a eu peu de destructions dans la Neustadt mais quand il y en a eu, elles ont touché majoritairement l’architecture domestique. Il y avait donc un réel manque de connaissance dans ce domaine-là, également à cause des pertes dans le second œuvre, occasionnées par des rénovations d’appartements ou des ravalements de façades.
 

Les habitants n’étaient donc pas forcément conscients de l’importance de ce patrimoine ?

L’un des enjeux majeurs de notre campagne était justement de sensibiliser la population à la qualité de ce patrimoine. Nous avons, par exemple, retrouvé des éléments très importants dont les habitants ne soupçonnaient pas l’existence ni la valeur, notamment des carreaux de céramique de sol dessinés par Peter Behrens ou des peintures murales de Carl Jordan. Afin que les habitants et le grand public s’approprient ce patrimoine, nous avons créé une application mobile mais aussi organisé de nombreux événements pour restituer notre travail, des visites guidées, des jeux de piste et des concours photo. Progressivement, nous avons rencontré un grand engouement. Cela a été une vraie satisfaction parce qu’il y a encore quelques années, les Strasbourgeois n’y portaient pas beaucoup d’intérêt, voire affichaient un certain rejet pour ce patrimoine. Contrairement aux Allemands qui s’y inté-ressent depuis longtemps, car il n’existe plus d’ensembles urbains de l’époque impériale d’une telle ampleur sur leur sol parce qu’ils ont été massivement détruits lors de la Seconde Guerre mondiale.
 

Le rapport des Messins au pa-trimoine de l’Annexion semble sensiblement différent de celui des Strasbourgeois, pourquoi ?

Je pense qu’il y a plusieurs facteurs. À Metz, le quartier construit pendant l’Annexion est d’une envergure moindre qu’à Strasbourg, qui elle a vu sa surface tripler et sa population multipliée par deux. Par ailleurs, l’extension de Metz a été réalisée plus tard, autour de 1900, à une époque où un autre type d’urbanisme était privilégié ; un urbanisme plus pittoresque avec des rues plus courbes, et une attention plus forte à la notion de paysage urbain. Alors qu’à Strasbourg il s’agit d’une architecture plus massive et des grands boulevards qui peuvent sembler davantage en rupture avec la vieille ville. Enfin, Strasbourg étant la capitale, sa Neustadt comprenait de nombreux édifices étroitement liés au pouvoir. Ces monuments avaient une charge symbolique nettement plus forte.
 

Le rejet de ce patrimoine s’est-il manifesté dès la fin de la Grande Guerre, quand Strasbourg est redevenue française ?

La césure de 1918 n’en est pas véritablement une sur le plan de l’architecture et de l’urbanisme. Par exemple, le nouveau maire siégeait déjà au conseil municipal pendant l’Annexion, et le nouvel architecte municipal était l’adjoint du précédent ; ils ont tous deux poursuivi l’œuvre de leurs prédécesseurs. La volonté de changement ne s’est pas vraiment manifestée dans l’architecture. Par ailleurs, dans les années 1920, il y a beaucoup de témoignages admiratifs d’architectes et de journalistes français venus découvrir la ville. La césure intervient réellement après la Seconde Guerre mondiale, période où les nazis ont réinvesti certains monuments emblématiques.
Après-guerre, il y a eu un profond rejet de ce patrimoine et il était même prévu de détruire certains édifices symbo-liques comme le Palais du Rhin. Cette période de purgatoire a duré plusieurs décennies et, pendant longtemps, c’était un héritage difficile à évoquer. D’une part, car c’est de l’architecture historiciste et cette dernière a eu très mauvaise presse jusqu’à récemment. En plus, non seulement c’était de l’historicisme mais ce n’était pas le « nôtre », mais celui de l’envahisseur. D’ailleurs, cela fait peu de temps que les Strasbourgeois emploient le terme de Neustadt ; avant, ils l’appelaient plutôt le quartier allemand.
Par ailleurs, je pense que dans les mémoires collectives il y a eu une sorte de collusion entre la première et la seconde Annexion, qui a été très violente. Reconnaître des qualités à la première Annexion était d’une certaine façon faire preuve de germanophilie ; ce qui n’était franchement pas bien vu après-guerre où il y avait clairement la volonté de se démarquer de tout ce qui était allemand. Ce rejet a duré assez longtemps car quand nous avons commencé notre mission, il y avait encore quelques personnes qui étaient déconcertées que l’on veuille étudier et mettre en valeur ce patrimoine. Pour certains, c’était inenvisageable. Aujourd’hui, ce type de réactions est extrêmement rare.

 

 

Un nouveau Musée zoologique
On ne saurait trop recommander de ne pas se cantonner aux musées du centre-ville mais d’aller jusqu’au quartier de l’Université pour découvrir un lieu hors du temps : le Musée zoologique. Après cette exposition, le site va en effet fermer pour entamer sa mue. Un chantier de rénovation incontournable, car certaines parties de l’établissement n’ont pas été modernisées depuis son ouverture en 1893 ! Véritable voyage dans le temps avec son mobilier et son accrochage anciens, le deuxième étage est ainsi une précieuse pépite pour les amateurs de muséographie. Le premier a hélas été réaménagé après-guerre avec des dioramas plus kitsch que scientifiques et des couleurs criardes. L’ambition est donc de remettre à niveau le bâtiment mais aussi de repenser la présentation, tout en conservant son âme.
Isabelle Manca
 

 

 

« Laboratoire d’Europe, Strasbourg 1880-1930 »,
du 23 septembre au 25 février 2018. Musée d’Art Moderne et contemporain de Strasbourg, 1, Place Hans-Jean-Arp, Strasbourg (67). Ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 18 h. Tarifs : 7 et 3,5 €. Commissaires : Roland Recht et Joëlle Pijaudier-Cabot. www.musees.strasbourg.eu
« Wilhelm Bode, une pensée en action »,
du 23 septembre au 25 février 2018. Musée des beaux-arts, 2, place du Château, Strasbourg (67). Ouvert tous les jours sauf mardi de 10 h à 18 h. Tarifs : 6,5 et 3,5 €. Commissaires : Dominique Jacquot et Céline Marcle. www.musees.strasbourg.eu.
« La Neustadt, laboratoire urbain / 1871-1930 »,
du 29 septembre au 10 décembre 2017. Église Saint-Paul, 1, place du Général Eisenhower, Strasbourg (67). Du mercredi au dimanche de 14 h à 18 h. Exposition gratuite. patrimoine.alsace

 

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°705 du 1 octobre 2017, avec le titre suivant : "Les habitants ne soupçonnaient pas la valeur de la Neustadt"

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque