Les arts déco de l’Art Déco

Par Gilles de Bure · L'ŒIL

Le 1 octobre 1999 - 2155 mots

Alors qu’à New York s’ouvre l’Armory Show marquant le lancement de la saison pour tous les grands antiquaires, L’Œil interroge dix d’entre eux sur la cote des objets d’art décoratifs de la période Art Déco. Lampadaires de Chareau, laques de Dunand, bougeoirs de Du Plantier montrent le soin apporté par les artistes des années 20-30 aux matériaux et à la ligne de leurs créations.

Il en va pour la période Art Déco comme pour le XVIIIe siècle (L’Œil n°509). Les deux années écoulées ont été exceptionnelles. Le marché est en fête et les acheteurs américains en sont les rois. C’est, d’après les marchands, l’aboutissement tant attendu de trente ans d’efforts. Qu’on pense qu’il y a tout juste six mois un lampadaire de Rateau présenté en vente publique, a atteint le prix record de 4 millions de francs ! Ce qui est évident, c’est que les pièces de très grande qualité crèvent tous les plafonds. Derrière cette embellie se profile toutefois un risque. Il semble que tous ces achats sont plus guidés par un souci d’investissement que par un engouement réel. Autant dire qu’il y a peu de prises de risques et que l’on veut gagner à tous les coups. Ce qui laisse, en définitive, beaucoup de champ aux amateurs, aux chercheurs, aux chineurs, à tous ceux pour lesquels la rencontre et la découverte ont plus d’importance que le placement. Et ce qui démontre que certains objets moins importants, ou moins bien « signés » que d’autres, demeurent encore abordables.

La puissance et la tendresse
Trente ans d’amitié, de connivence, de savoir... Félix Marcilhac est venu à l’Art Déco en 1969 et s’y est si bien plongé, qu’on lui doit aujourd’hui nombre de monographies et catalogues raisonnés, parmi lesquels Jacques Majorelle (ACR), Lalique, Jean Dunand, Chana Orloff, Marcel Sandoz et André Groult tous publiés aux éditions de l’Amateur... « Pour tout dire, je suis arrivé à l’Art Déco en venant de l’Art Nouveau. Simplement parce que le vocabulaire plastique de l’Art Déco me semblait plus riche, plus universel, moins anecdotique. C’est sans doute ce qui caractérise le mieux cette période, ce mélange curieux de tradition et de modernité, de classicisme et d’innovation. Très ancré dans une grande tradition et qui, pourtant, projette sans cesse... J’ai, par exemple, une passion pour ce vase d’André Metthey qui me paraît résumer ce passage de l’Art Nouveau à l’Art Déco. À la base, son langage floral et exubérant – André Metthey était amateur de nénuphars – s’étire vers une esquisse géométrique au sommet. Il a d’ailleurs été très probablement réalisé chez Müller à Ivry pour l’Expo de 1900, mais il annonce déjà ce que sera l’Art Déco. J’ai un faible pour ces objets de transition où cohabitent la mémoire et l’aventure, où s’expriment l’adaptation et la recherche. Ce ne sont pas nécessairement les plus « visibles », les mieux « lisibles » mais ils portent en eux une charge quasi-magique. Je recommanderais facilement cette sorte d’entre-deux où l’on peut encore faire d’étonnantes découvertes. »

Le lyrisme et la rigueur
Depuis quelques années, Éric Philippe a tourné son regard vers l’étoile du nord et a élu la Suède comme terre de recherches et de découvertes. Il en rapporte, très régulièrement, des splendeurs inconnues et souvent inattendues. « L’Art Déco suédois a pris place entre 1918 et 1938. Il est étonnement singulier et spécifique. Un curieux mélange de néoclassicisme et de poésie assorti d’un aspect ludique constant. Tout comme est constante la présence de la mer à travers les mouvements qui l’évoquent, des couleurs qui la rappellent ou des personnages dont on ne sait s’ils sont des divinités marines... Un curieux mélange donc où se confrontent le lyrisme et la rigueur, où se rencontrent les mythologies grecque et scandinave. Très riche en inspiration, la production suédoise a été restreinte en quantité. Ce qui est logique si l’on considère que ce pays, dans ces années-là, ne comptait que 4 millions d’habitants. N’oubliez pas qu’à l’Expo de 1925, c’est le pavillon de la Suède qui a remporté le Grand Prix... Ainsi, cette urne est très typique de la « manière » suédoise. Elle a été réalisée pour l’Expo de 1930 à Stockholm par le sculpteur Tyra Lundgren dans un style qui lui est vraiment propre. Mais l’urne est néanmoins très symptomatique de cette manière suédoise : une terre cuite émaillée qui lui conserve un côté un peu brut, éloigné de l’ostentation de la porcelaine fine, et ces couleurs, ce blanc légèrement gris, ces bleus tendres... »

L’invitation au voyage
Les années 20 et les années 30 sont à Bob et Ceska Vallois comme une seconde nature. Celles qu’ils célèbrent avec assiduité et constance depuis trois décennies. Avec une rigueur extrême qui ne les empêche pas, bien au contraire, de s’enthousiasmer pour des objets inclassables, à l’existence et à l’aspect particulièrement poétiques. « Le monde de l’objet Art Déco est celui de l’imagination au pouvoir. On explore toutes les voies, on expérimente toutes les manières. C’est bien la raison pour laquelle il est illusoire de tenter une classification précise, d’ériger un style bien défini. On trouve dans ces années-là et souvent associées, la splendeur des matières, l’audace des formes, la richesse de l’expression, l’alliance du luxe et du raffinement. Et surtout des écarts de style phénoménaux, d’un créateur à l’autre, mais également chez le même créateur. Voyez quelqu’un comme Rateau dont on connaît la globalité de pensée et qui jamais n’a cessé d’innover, d’imaginer, d’inventer des formes aussi étranges que mystérieuses. Et cela au moment même où se créait l’UAM (Union des Artistes modernes) et sa rigueur formelle. Ce brûle-parfum de Rateau la résume merveilleusement pour nous. Il est tout à la fois l’objet raffiné par excellence, une traversée du temps et une invitation au voyage. »

Les deux font la paire
Depuis peu, l’avenue Matignon se convertit à l’Art Déco avec, comme tête de pont, Makassar dont la barre est fermement tenue par Monique Magnan.
« C’est vrai, nous venons de vivre deux années exceptionnelles. L’Art Déco est enfin reconnu à sa juste valeur et les objets de cette période, importants ou pas, précieux ou simples rencontrent de plus en plus d’amateurs. Pour ma part, ce qui me touche le plus et que je conseille le plus facilement, ce sont ces petits objets d’un raffinement extrême, avec ou sans fonction, mais dont la présence à elle seule est suffisante. Comme ces deux boîtes de Sue et Mare, l’une rouge et l’autre noire, aux couvercles traités à la feuille d’or. Elles portent en elles une part de mystère puisqu’on ne sait pas très bien à quoi elles peuvent servir, mais surtout toute la grâce, l’élégance, la légèreté élégiaque de l’époque sont résumées, rassemblées en elles. Elles fonctionnent seules ou en paire. On peut les séparer, les réunir à nouveau et toujours la même magie. Je crois que le secret des objets Art Déco est tout entier contenu en elles. Un secret qu’on ne sait plus percer et qui faisait que chacune de ces créations était un chef-d’œuvre d’équilibre et d’harmonie. »

Les grands espaces
Après dix ans passés au Marché Paul Bert, Patrick Fourtin a installé sa galerie, voici deux ans et demi, au creux de la place de Valois et à l’ombre du Ministère de la Culture. « Au départ, nous étions très meubles. Art Déco, bien sûr, mais avec une réelle emphase sur le meuble. Depuis quelques années, la demande concernant les objets s’est assez considérablement accrue. C’est donc un département que nous développons jour après jour. D’autant que, si les dernières ventes font apparaître un accroissement sans précédent des prix, il demeure qu’on peut encore trouver de très beaux objets à des prix très abordables. De très beaux objets et même de moins beaux, mais au charme et au mystère qui leur confèrent une identité certaine. Regardez par exemple cette très étonnante mappemonde, fruit d’une commande spéciale qui n’était autre, d’ailleurs, qu’un cadeau d’entreprise. Le globe lui-même n’est pas d’origine, mais considérez la base. Elle est très certainement de Hubert Yencesse, un sculpteur renommé de l’époque, et affiche une rose des vents et trois personnages enlacés dans une composition très inhabituelle. La richesse de ces années 20 et 30 permet des rencontres inattendues de ce genre. Il suffit de chercher, de se laisser guider par son instinct. »

La rencontre et le partage
Yves Gastou a gardé de Carcassonne, dont il est originaire, l’accent, l’enthousiasme et la faconde. Après avoir exploré toutes les époques, du XVIIIe au contemporain le plus actuel, il s’est concentré avec bonheur sur la période Art Déco. « Ce qui me fascine dans cette période, c’est l’idée de partage. Les gens travaillaient vraiment en commun avec une vision claire de ce qu’ils faisaient : bronziers, soyeux, ciseleurs, gainiers, marqueteurs, ferronniers, verriers... Artistes et artisans œuvraient de concert pour réinventer le monde. Imaginez par exemple la rencontre entre ce grand décorateur qu’était Marc du Plantier et cet immense sculpteur qu’était Ossip Zadkine. Ils se parlent, projettent, imaginent, décident d’inventer quelque chose ensemble. Résultat, ces deux bougeoirs étonnants et sublimes et qui constituent, en outre, l’un des tous premiers objets d’artiste. Ça n’est plus possible aujourd’hui. Chacun reste chez soi et ignore l’autre. Alors que la période Art Déco a bien été, oui, celle de la rencontre et du partage. »

L’art et la matière
À la galerie L’Arc en Seine domine la « bande à Jean-Michel Frank » avec, en majesté, Christian Bérard, les frères Giacometti ou encore Emilio Terry. Christian Boutonnet aime à s’attarder sur l’histoire, l’âme, l’esprit d’un objet. « Entre 1927 et 1936, dix ans durant, Alberto et Diego Giacometti ont beaucoup travaillé à quatre mains pour Frank et ses prestigieux clients. Est ainsi née une véritable litanie de lampes, lampadaires, lustres, bougeoirs, vases, où domine le plâtre et où apparaît le métal. On sent bien d’ailleurs dans le choix du plâtre le travail du sculpteur qui maîtrise une technique qui le conduira, plus tard, ailleurs, à fondre... Du plâtre, blanc ou noir toujours. Parfois rehaussé d’un autre matériau. Comme dans cette paire de petites lampes en plâtre où s’opposent une sphère et un cône et que viennent coiffer les abats-jours en osier. Cette rencontre entre le plâtre et l’osier provoque un mystérieux mélange de rugosité et de raffinement. Et puis, ce tressage d’osier permet à la lumière de composer des ombres mouvantes et changeantes absolument féeriques. La période Art Déco a ceci de miraculeux, c’est qu’elle provoque toujours des rencontres improbables, qu’elle propose toujours des surprises inéluctables. »

Le cercle et le cube
On connaît l’attachement de Jacques de Vos à l’UAM, à Jourdain et Herbst, à Dupré-Lafon et à Lambert-Rucki... On connaît également son goût pour la Secession viennoise avec Hoffmann et Moser en vedettes. Pour lui, les créations Art Déco sont un inépuisable enchantement. « Je suis, c’est vrai, très éclectique dans mes goûts, et je voyage très facilement d’un vase en plâtre de Giacometti à une lampe en métal de Goulden en passant par une boîte en peau de tortue... C’est le miracle de l’Art Déco, même si les très, très beaux objets sont en définitive assez rares. La vente Jacques Doucet puis celle de Madeleine Vionnet ont bien sûr fait date, mais leur caractère très exceptionnel a un peu faussé la réalité du marché. Mais il en demeure encore, n’ayez crainte ! Oui il demeure encore de ces objets passionnants conçus par quelqu’un, pour quelqu’un ou quelque chose de particulier, ce qui est vraiment la marque de cette période. La destination, on dirait aujourd’hui la fonction, était si parfaitement définie et prise en compte que, dès lors, toute liberté était laissée en ce qui concerne la forme, la matière ou les couleurs... Avec parfois des ruptures étonnantes. J’aime, chez Legrain, l’obsession du cercle qu’il avait. Rien chez lui qui ne soit marqué du cercle. Et pourtant, voyez cet encrier « cubiste », très inhabituel. Comme toujours chez Legrain il y a un sens du volume exceptionnel. »

L’esprit et le style
Ce sont plus encore ses prolongements que l’Art Déco lui même qui fascinent Matthieu de Prémont. Cet immédiat post-Art Déco dont la galerie Olivier Watelet s’est fait une spécialité avec des créateurs de la trempe d’un Pansard (L’Œil n°499), d’un Quinet, ou d’un Roche. « C’est vrai que me touche particulièrement cette inspiration Art Déco mais soudainement épurée. L’esprit et le style sont certes toujours présents, mais voici que la géométrie se fait plus insistante, plus directive. Quelqu’un comme Royère, par exemple, me fascine littéralement. Cette maîtrise des formes géométriques qui le caractérise est étonnante. Ces croisillons, ces chevrons, ces cercles et surtout ces sinusoïdes engendrent un nouveau vocabulaire formel. Toute cette famille de luminaires « liane » est l’occasion de faire surgir un registre de formes organiques, à la fois sculpturales et fonctionnelles. En réalité, c’est ce moment où l’Art Déco rencontre la modernité qui me paraît le plus passionnant et le plus riche car s’y conjuguent des univers non pas antinomiques mais complémentaires et, en vérité, indissociables. » 

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°510 du 1 octobre 1999, avec le titre suivant : Les arts déco de l’Art Déco

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